Le 1er décembre, officiellement dédié à la démocratie, s’est une nouvelle fois déroulé dans une atmosphère de retenue, révélant le fossé grandissant entre institutions et citoyens. Entre défilé militaire sans ferveur populaire, climat politique fragmenté et instabilité constitutionnelle, cette journée interroge la capacité du pays à se rassembler autour d’un idéal commun.
Le 1er décembre, entre protocole et désaffection populaire
Il est des dates qui portent en elles l’élan des grandes espérances nationales. Des dates pleines, vibrantes, capables d’unir dans un même souffle les mémoires, les blessures et les espérances. Puis il existe leurs opposées : des dates hésitantes, des journées officielles déclarées d’en haut, que l’histoire n’a pas encore adoptées, que la société n’a pas voulu habiter. Le 1er décembre, journée consacrée à la démocratie, appartient à cette seconde catégorie. Il demeure une date en quête de sens, un instant protocolaire désincarné, que rien ne relie réellement à une ferveur populaire, faute de récit, faute de rassemblement, faute surtout de cette énergie collective qui fait d’un symbole institutionnel un marqueur national authentique. L’édition célébrée ce jour l’a montré avec une netteté presque douloureuse : une prise d’armes solennelle, un strict défilé militaire, aucun éclat de joie publique, aucun signe de participation massive des citoyens. La démocratie a été célébrée sans le peuple. Dans un pays miné par la méfiance politique, les accusations d’exclusion, les désillusions citoyennes et des révisions institutionnelles précipitées dont la modification de la Constitution à peine un an après son adoption constitue le symbole le plus vif, cette journée révèle une démocratie qui ne sait plus se raconter, et encore moins se partager.
Une commémoration sans chair : quand le symbole ne s’incarne pas
La démocratie, pour exister autrement que comme un mot, exige des images. Elle réclame des gestes fondateurs, des moments collectifs, des récits qui donnent à la participation citoyenne une densité émotionnelle. Une démocratie sans dramaturgie est une démocratie qui se fatigue ; une démocratie sans rituel populaire est une démocratie qui se vide. Or le 1er décembre demeure une commémoration translucide, dont les contours sont visibles mais le contenu introuvable. On devine ce qu’elle voudrait signifier – la célébration de l’engagement citoyen, la reconnaissance de l’État de droit, le rappel des valeurs essentielles -, mais rien de tout cela ne se matérialise véritablement dans les pratiques. Pas d’épopée dont on se souvient, pas d’événements symboliques marquants, pas de récit fondateur auquel raccrocher la date. Le 1er décembre n’a pas de mémoire, il n’a pas d’origine, il n’a pas de héros. Il flotte, suspendu.
Une date “déclarée”, mais pas une date “vécue”
Les cérémonies officielles n’arrangent rien : calibrées au millimètre, pensées pour l’image, elles se déroulent comme des obligations administratives. La prise d’armes de cette année en a été l’illustration parfaite : un défilé militaire impeccable, rigoureux, discipliné, mais dépourvu de cette dimension émotionnelle que seule la présence populaire peut donner. C’est comme si la démocratie se contemplait elle-même, sans miroir social pour lui répondre. Quand un symbole ne rencontre pas le peuple, il s’étiole. Quand une commémoration n’est pas appropriée par ceux qu’elle concerne, elle devient un rituel de façade.
Un climat politique plombé par la méfiance et l’exclusion
Impossible d’analyser cette journée sans la replacer dans le contexte politique actuel, marqué par une atmosphère lourde, faite de méfiance généralisée, de soupçons réciproques, de fractures internes. La démocratie, en théorie, est l’art du rassemblement. En pratique, elle semble être devenue l’art de diviser. Les accusations d’exclusion au sein des différentes familles politiques, les tensions entre majorité et opposition, la circulation constante des récits de marginalisation, tout cela crée un climat où “célébrer” la démocratie sonne comme une ironie involontaire.
Le peuple observe, souvent en silence, parfois avec amertume, un jeu politique qui semble figé dans les mêmes antagonismes, sans possibilité d’évolution. La méfiance n’est plus seulement un sentiment passager : elle est devenue une structure mentale collective, une grille de lecture de l’espace public. Chacun soupçonne l’autre de duplicité, d’arrière-pensées, d’agendas cachés. Ce climat de suspicion permanente empêche l’émergence d’un récit national partagé. Dans ces conditions, comment espérer que le 1er décembre devienne un rituel porteur d’unité, quand l’unité elle-même est perçue comme un mirage ?
La révision constitutionnelle précoce : un symptôme de l’instabilité institutionnelle
Ajoutons à ce tableau un élément crucial : la modification de la Constitution, à peine un an après son adoption. Un tel geste institutionnel, même lorsqu’il est justifié par les autorités, ne peut qu’alimenter le sentiment d’inachèvement démocratique. Une Constitution est censée être le texte le plus stable, le plus durable, la pierre angulaire de la confiance publique. La réviser aussitôt, c’est envoyer le message implicite que rien n’est encore pleinement structuré, que les fondations sont mouvantes, que l’architecture démocratique est encore en chantier, ou en tension. Cette situation nourrit un sentiment diffus, mais puissant : si la loi fondamentale elle-même n’a pas trouvé son équilibre, comment la démocratie pourrait-elle en avoir un ? Les citoyens vous le diront sans détour : une démocratie qui change ses règles du jeu trop fréquemment ressemble moins à une maison qu’on consolide qu’à un édifice où l’on retouche sans cesse les murs parce qu’on n’est jamais sûr de la stabilité des fondations.
Quand l’élite peine à donner un horizon à la nation
Les nations n’avancent pas seulement grâce à des institutions : elles avancent grâce à des visions. Or l’élite politique et intellectuelle peine aujourd’hui à proposer un horizon capable de mobiliser l’imaginaire collectif. La démocratie semble réduite à une terminologie technique mais rarement à un projet vibrant. La parole publique, saturée de formules et de slogans, manque d’épaisseur. On parle de démocratie comme on parle d’un règlement intérieur. Dans ce vide narratif, les discours du 1er décembre ressemblent à des exercices obligés, privés de souffle. Le langage politique, trop souvent autoréférentiel, ne parvient plus à toucher ceux qui n’y voient que des promesses recyclées. Résultat : l’écart se creuse entre ceux qui parlent de la démocratie et ceux qui devraient en être les acteurs.
Le peuple absent : symptôme ou verdict ?
Que le défilé militaire se soit déroulé sans réjouissance populaire est un signal d’alarme. Le peuple ne s’est pas senti concerné. Il n’a pas répondu à l’invitation. Il n’a pas cherché à s’approprier la date. Faut-il y voir un désintérêt spontané ? Ou une lassitude profonde, liée à une impression de confiscation de la vie politique ? C’est peut-être le verdict le plus sévère : la démocratie célébrée d’en haut ne mobilise plus ceux d’en bas. Une fête sans participants est-elle encore une fête ? Une célébration sans joie est-elle encore une célébration ? Une démocratie sans peuple est-elle encore une démocratie ? Ces questions, brutales mais nécessaires, s’imposent aujourd’hui avec une force nouvelle.
Un idéal national fragmenté : la nation comme archipel
Le pays, aujourd’hui, ressemble moins à un continent unifié qu’à un archipel de sensibilités, de mémoires, de frustrations et d’attentes contradictoires. Il n’y a pas un récit national, mais plusieurs récits qui coexistent sans dialogue. La notion même de citoyenneté s’est fragmentée : pour certains, elle est un droit ; pour d’autres, un devoir ; pour d’autres encore, une illusion déçue, une promesse non tenue. Dans cette dispersion des significations, la démocratie devient un mot flottant, une abstraction suspendue au-dessus des réalités sociales.
Quand une date manque d’émotion, elle échoue à devenir un mythe
Pour qu’une journée nationale s’ancre dans la mémoire collective, elle doit susciter un mouvement intérieur : fierté, gravité, gratitude, espoir. Le 1er décembre, lui, peine à provoquer le moindre frisson civique. Pas de rituel populaire. Pas de transmission intergénérationnelle.
Pas de geste spontané de la société civile. Tout semble venir d’en haut, rien ne remonte d’en bas. Dans ces conditions, la date ne peut devenir un mythe. Or toute démocratie a besoin de mythes ; non pas pour tromper, mais pour rassembler, pour donner une âme aux institutions.
Comment redonner chair à cette journée ?
Si le 1er décembre veut survivre et devenir plus qu’un protocole, il doit se réinventer. Primo : Créer un récit national de la démocratie. Un récit qui parle de luttes, de sacrifices, d’hommes et de femmes qui ont porté la parole citoyenne. Secundo : Ouvrir de vrais espaces publics.
Des forums, des assemblées, des dialogues horizontaux où la parole n’est pas scénarisée. Tertio : Réhabiliter l’éducation civique. Pas comme une théorie, mais comme une initiation vivante à la responsabilité. Quarto : Réintroduire l’émotion dans la politique. La démocratie n’est pas qu’un mécanisme : elle est un attachement, une fierté, parfois même un élan poétique. Et enfin : Restaurer la confiance institutionnelle. Ce qui exige de la constance, pas des révisions permanentes de la loi fondamentale.
Conclusion : la démocratie attend toujours son peuple, et son récit
Le 1er décembre est une date qui cherche encore son souffle. Elle commémore un principe essentiel, mais elle peine à s’incarner dans un rituel partagé. Elle célèbre une démocratie qui, faute d’être vécue pleinement, reste un horizon lointain. Le peuple, absent des cérémonies, semble exprimer une vérité silencieuse : on ne célèbre pas ce que l’on ne ressent pas. La démocratie, pour devenir une aventure collective, devra trouver ses narrateurs, ses dramaturges, ses pédagogues, ses visionnaires. Elle devra cesser d’être une abstraction pour redevenir une expérience vécue, une joie civique, une fierté partagée. Un jour viendra peut-être où le 1er décembre sera une date attendue. Pour l’heure, elle reste une date solitaire, en quête d’un récit et d’un peuple.
Na Deli Tchifalda
