De la nuit des promesses à l’ombre des désillusions, le Tchad célèbre 65 années d’indépendance dans une atmosphère de stagnation, de fractures et d’espoirs encore piétinés. Par-delà les drapeaux et les discours, le Tchad souffle, ce 11 août 2025, les 65 bougies d’une indépendance qui n’en finit pas de chercher son sens. Officiellement libre depuis 1960 après avoir été colonie française, le pays peine toujours à prendre le contrôle de son destin. L’histoire de cette indépendance proclamée dans une salle obscurcie par une panne d’électricité (en présence de François Tombalbaye et d’André Malraux) semble presque prophétique. La lumière ne reviendra pas de sitôt.
Le 10 août 1960, dans un Tchad en transition vers la République, François Tombalbaye lit l’acte de l’indépendance. Soudain, le courant saute. Une scène cocasse ? Non, symbolique ! Hier comme aujourd’hui, l’électricité demeure un luxe et le noir plane toujours sur les grandes promesses de l’indépendance. Ce détail anecdotique n’est pas sans rappeler une douloureuse constance : le Tchad n’a jamais totalement quitté la pénombre politique, économique et sociale.
Des fondations fragiles et une histoire morose (violences, coups d’État et guerres civiles)
Bon à savoir : le drapeau tchadien a été composé par Seïna Many, un commerçant, après l’échec des leaders politiques à s’accorder sur sa conception. Face aux désaccords, c’est François Tombalbaye lui-même qui lui confia la tâche, afin de trancher et d’éviter de nouvelles altercations. Dès le départ, les signaux étaient faibles. La décolonisation tchadienne s’est faite sans investissement structurant de la part de la France. Ancienne colonie “stratégique”, le Tchad n’était qu’un dépôt militaire pour les colons. Pas de routes dignes, peu d’écoles, quasi aucune industrie. Ce fut une indépendance théorique, vidée de moyens. Le premier président, Tombalbaye a tenté d’incarner une autorité nationale. Il y parvint par la force, instaurant un régime autoritaire où le multipartisme fut banni. Son projet d’“authenticité” ne réussira qu’à creuser les fractures. Le rêve d’unité a rapidement viré à la violence. Les décennies suivantes ne feront que confirmer ce glissement inévitable vers le chaos.
De Ngarta Tombalbaye au Général Félix Malloum, de Lol Mahamat Choua à Goukouni Weddeye, de Hissène Habré à Idriss Déby, la continuité au Tchad rime par les ruptures, les guerres. Le pouvoir change de main, toujours par les armes. Les règnes sont brefs ou sanglants. Les présidents passent, les conflits demeurent et l’unité nationale reste un idéal à géométrie variable. Le court passage de Lol Mahamat Choua, figure modérée aurait pu marquer un tournant. Mais, il ne fut qu’un épisode. Les seigneurs de guerre ont repris la main et avec eux, la logique des milices, des alliances étrangères et des calculs égoïstes. Habré, porté par l’Occident pour contrer la Libye, imposa un régime de la terreur qui coûta la vie à des milliers de Tchadiens. Sa police politique, la Direction de documentation et de sécurité (Dds) a laissé une cicatrice indélébile. Puis vint Idriss Déby, fort de ses promesses de rupture et de démocratie, il régna finalement 30 ans durant, concentrant les pouvoirs, militarisant l’État, marginalisant l’opposition. Plus effarant, nul ne semble tirer les leçons du passé. Les mêmes pratiques sont systématiquement reprises, plongeant le pays dans un cycle infernal.
Le vivre-ensemble, une fracture savamment orchestrée
Au Tchad, la fracture du vivre-ensemble n’est pas née du peuple. Elle est le fruit d’une stratégie politique méthodiquement installée, régime après régime, pour diviser afin de mieux régner. Le clivage Nord-Sud, la méfiance entre musulmans et chrétiens, les tensions intercommunautaires : autant de lignes de faille cultivées par les élites pour servir des intérêts de pouvoir. Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi. “À Fort-Lamy (devenue N’Djaména), avant la guerre civile de 1979, on ne faisait pas de différence. On mangeait ensemble, on jouait ensemble (musulmans et chrétiens, nordistes et sudistes). C’était un paradis”, se souvient Mahamat Djibrine, un septuagénaire adossé au quartier Chagoua avant d’ajouter : “On n’avait pas ces mots-là, “communautarisme”, “ethnie”, “méfiance”, … Ce sont les politiciens qui ont injecté ça dans nos cœurs”. Aujourd’hui, le vivre-ensemble n’est plus une réalité, mais un slogan.
Le mirage du développement : 65 ans de ballet immobile
À quoi bon célébrer une indépendance si les bases mêmes d’une République moderne restent absentes ? L’électricité toujours sporadique, les routes souvent impraticables, l’éducation profondément en crise et abandonnée, le système de santé à genoux, l’économie ultra-dépendante du pétrole et de l’extérieur, le chômage des jeunes explose ainsi que l’exode rural. Et pourtant, les ressources ne manquent pas : pétrole, or, agriculture, élevage. Mais tout est pillé, accaparé, mal redistribué. L’État fonctionne comme une rente aux mains d’un cercle restreint, tandis que la majorité du peuple lutte chaque jour pour sa survie. Pendant que la Côte d’Ivoire construit des ponts, que le Rwanda digitalise ses services publics, que le Sénégal investit dans l’éducation et les énergies renouvelables, le Tchad reste prisonnier d’un éternel recommencement. Pourtant, quasiment tous ces pays ont accédé à l’indépendance au même moment.
Des accords de paix sans paix réelle
Accords de Lagos, de Kano, de Khartoum, de Doha, des Dialogues nationaux, des réconciliations, des promesses de transition, … La liste est longue. Mais ce ne sont pas les accords qui manquent, c’est la volonté. Car la paix n’est pas un texte. C’est un engagement, une vision, une discipline et surtout, une justice. Cette dernière aujourd’hui n’inspire aucune confiance. Officiellement, le Tchad est souverain. Dans les faits, la main invisible de Paris reste très présente. La coopération est jugée très opaque et les intérêts économiques de la France n’ont jamais totalement quitté N’Djaména. Mais la faute ne revient pas uniquement à l’ex-colonisateur. Les élites tchadiennes ont échoué. L’indépendance est devenue un mot creux, instrumentalisée chaque année pour des célébrations officielles pendant que la grande majorité du peuple n’a rien à fêter.
Le Tchad compte 65 bonnes années, un âge de sagesse, dit-on. Pourtant, la République semble à peine née. Pour un changement effectif, les analystes citent plusieurs solutions : un renouvellement profond des élites politiques, une décentralisation réelle, une justice équitable, un investissement colossal dans l’éducation, la santé et les infrastructures, une volonté de briser les discriminations sous toutes leurs formes, les dépendances internes comme externes. L’indépendance ne se mesure pas à l’âge d’un État, mais à la maturité de son peuple, à l’intégrité de ses institutions, à la dignité de son quotidien.
Lissoubo Olivier Hinhoulné
