Le sommet extraordinaire de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) a confié au Secrétariat technique du Programme de réforme économique et financier de la CEMAC (PREF-CEMAC) la mission du suivi-évaluation de ses engagements, en soulignant qu’il serait plus actif et performant ; implicitement plus sans doute que la Commission de la CEMAC. Cette décision survient alors que ladite institution semble préconiser une réforme visant la pleine réintégration de cette structure en son sein.
Le PREF-CEMAC une usine à gaz ?
Il y a lieu de se souvenir que ledit programme a été adopté en juillet 2016, pour contribuer à répondre à la crise économique et financière durement subie par la sous-région suite à l’effondrement du prix du pétrole entamé en juillet 2014. Conformément avec une pratique introduite au début des années 2000, sa gestion particulière a été déléguée au président du Congo, appuyé par un comité de pilotage (Copil) dirigé par un de ses ministres et comprenant les ministres des autres pays membres ainsi que les responsables des principales institutions communautaires concernées (Commission de la CEMAC, BEAC, COBAC, BDEAC).
Sa supervision courante est, en principe, assurée par une cellule créée à la Commission de la CEMAC, sur la base des travaux effectués par un secrétariat technique installé à Brazzaville, à proximité du président dédié et du président du Copil. Cette organisation relativement complexe, distribuée entre le Congo et le siège de la CEMAC, à Bangui, laisse entrevoir les difficultés de coordination, encore aggravées par la mauvaise qualité des télécommunications, la bureaucratie endémique et une insuffisante dotation financière.
Établi avec une mission ambitieuse, “concevoir et mettre en œuvre des actions rapides, vigoureuses et coordonnées, aussi bien au niveau national que sous-régional, pour la stabilisation du cadre macroéconomique et une transformation structurelle et profonde des économies de la Sous-région, afin d’en renforcer la résilience et de les placer sur le chemin de l’émergence”, le Programme paraît loin d’avoir atteint ses buts. Il a sans doute été inspiré par le nouveau programme de développement de l’Afrique (NEPAD) de l’UA dont l’apport à l’intégration économique et au développement du continent n’apparaît pas significatif.
Des résultats questionnables d’une structure peu pertinente
Le taux global de réalisation de 66,5% du programme en 2024, en hausse par rapport au taux de 62,2% enregistré en 2023, selon le président de son Copil, ne renseigne pas sur les avancées palpables accomplies. Au vu des performances globales mitigées des économies et des institutions de la CEMAC, ces chiffres, comme ceux affichés dans les rapports annuels publiés par le PREF-CEMAC, dont le dernier porte sur l’année 2022, mériteraient d’être confirmés par une source indépendante.
En effet, est-il raisonnable de déclarer qu’à fin 2022 la rationalisation et l’amélioration de la qualité de la dépense publique ont progressé de 14,1 points entre 2021 et 2022, pour atteindre 74,5% ? En prolongeant cette tendance, la qualité de la dépense publique serait totale en 2025 ! Par ailleurs, le taux de réalisation de la deuxième phase opérationnelle du Programme économique régional serait de 81,0% à fin 2022, en recul comparativement à 2021 où il était de 91,1%. Cette étonne régression d’une année à une autre interpelle sur la nature et la substance des actions évaluées.
Alors que ce document parle de “la mise en œuvre appropriée” des projets intégrateurs prioritaires de la CEMAC, les citoyens cherchent, entre autres, à appréhender la réalité de l’interconnexion des réseaux électriques Cameroun-Tchad et le lancement effectif de l’Observatoire du climat des affaires initié en 2009 ! À l’évidence les améliorations apportées par le PREF-CEMAC sont plus théoriques que tangibles eu égard à la stagnation de la sous-région en matière d’efficacité des politiques économiques, généralement inférieure à la moyenne africaine. De plus, son fonctionnement pèse sur les rares ressources affectées au Fonds de développement économique de la communauté (FODEC), pour financer les investissements.
Un processus de recrutement exclusif inapproprié
Le recrutement du premier secrétaire permanent, mené par la Commission de la CEMAC, n’avait manifestement pas obéi à une procédure ouverte. Il avait abouti à la désignation d’un ressortissant camerounais, ancien haut cadre de la Banque africaine de développement (BAD), censé représenté la Commission au sein du secrétariat technique composé également de la BDEAC et de la BEAC.
La désignation récente de la BEAC, par une décision non rendue publique, pour conduire le recrutement d’un nouveau secrétaire permanent du PREF-CEMAC, accrédite l’idée d’une carence de la Commission de la CEMAC en la matière. En outre, l’attribution de ce mandat à une institution encore marquée par la procédure calamiteuse d’embauche de ses propres cadres de mai 2022, jette un doute sur les motivations du processus. Ainsi, la limite de 57 ans et l’exclusion des candidats ayant une expérience d’institutions différentes de celles de la CEMAC, notamment celles à caractère continental ou international pour un poste éminemment technique, montrent toujours la faiblesse de la transparence dans la sous-région.
Pire, le confinement de cette sélection aux seuls ressortissants de la RCA, pour succéder à un Camerounais, en application du principe de la rotation des postes adoptés pour les 18 institutions et organismes spécialisés de la CEMAC, éclaire sur l’attrait systémique de ses dirigeants pour la multiplication des structures afin de disposer de postes et de sièges à répartir, sans grand égard pour la performance des hauts responsables et des organisations qu’ils sont appelés à diriger. Sans minimiser les capacités des citoyens de chaque pays, si la préoccupation des dirigeants de la sous-région est la redynamisation du secrétariat technique et du développement économique globale, la priorité devrait être dans la recherche du meilleur profil possible provenant des six pays (Cameroun, RCA, Congo, Gabon, Guinée Equatoriale, Tchad), en privilégiant éventuellement les candidats méritants des pays n’ayant pas encore occupé la fonction.
La véritable réforme attendue de la CEMAC
Cette situation quelque peu trouble survient alors que des réflexions sur une énième réforme de la CEMAC ont été lancées depuis avril 2025 par le président Obiang Nguéma, dédié à cette tâche pour la seconde fois, après la vague de révision institutionnelle entreprise en 2006. Pour parvenir à une meilleure efficacité du processus d’intégration et de développement de la sous-région, ces travaux devraient inclure l’examen de la pertinence du maintien en l’état ou non du PREF-CEMAC dans un schéma institutionnel et fonctionnel communautaire révisé, point qui aurait ainsi été abordé dans le récent rapport d’activité présenté au parlement communautaire par la Commission.
En définitive, neuf années après son lancement, le Programme a peu atteint ses objectifs initiaux, trop vastes, mêlant interventions conjoncturelles et application de mesures structurelles à réaliser par de multiples acteurs, Etats et institutions de la CEMAC. Fondamentalement, ces actions relèvent principalement de la Commission de la CEMAC, des institutions communautaires majeures (BEAC, COBAC, BDEAC, COSUMAF), avec la forte implication des Etats membres. Si des insuffisances sont observées dans leur fonctionnement et leurs résultats, les mesures de redressement idoines doivent être prestement prises.
Agir autrement, dans un contexte de crise financière et institutionnelle qui appelle à une rationalisation des dépenses et à une meilleure mobilisation des ressources intérieures, s’apparente à une action partielle et superficielle, sans effet sur les défaillances profondes persistantes et l’immobilisme ancré.
Djimadoum Mandekor (économiste,
ancien Directeur central au siège de la Béac)
