L’interpellation du Premier ministre chef de gouvernement, Allah-Maye Halina, par le sénateur Abderaman Koulamallah, relative à la cohésion sociale et la stabilité nationale, a donné un air du déjà-vu. Avec l’impression de rôle inversé des chambres (haute et basse). Certaines questions qui se sont invitées suite à cette interpellation, n’ont pas trouvées de réponses au goût des intéressés.
Une problématique évoquée avec ses corollaires tels que les crises sécuritaires, la circulation d’armes de guerres et les tensions communautaires, qui exacerbent le vivre-ensemble. Le PM a souligné à l’entame de ses propos que “la cohésion nationale est l’affaire de chacun d’entre nous. Certes, elle repose sur les actions des autorités administratives, judiciaires et sécuritaires qui œuvrent sans relâche sur le terrain. Mais il est crucial de rappeler que cette responsabilité dépasse les institutions et concerne chaque individu, chaque geste, chaque parole (…) Chaque acteur, à son échelle, est un maillon indispensable dans la chaîne de cette cohésion qui nous unit (…) C’est ensemble, en reconnaissant la valeur de chaque contribution, que nous bâtirons un avenir de paix et de solidarité”.
Pour le Premier ministre, les tensions sociales et conflits communautaires sont anciens, complexes, multidimensionnels et trouvent souvent leurs origines dans la pression croissante sur les terres et les ressources en eau ; les déplacements saisonniers liés à la transhumance ; les effets du changement climatique ; et malheureusement, la circulation d’armes légères dans toute la région sahélienne. Des réalités que le gouvernement ne minimise nullement, dit-il. Entre janvier et juin 2025, poursuit-il, 25 conflits intercommunautaires ont été recensés. Ils ont malheureusement causé 136 morts et 166 blessés. Ces énormes pertes en vies humaines trouvent essentiellement leurs origines dans les conflits liés à l’usage des ressources naturelles.
En ce qui concerne l’amélioration de l’efficacité de l’administration territoriale dans la prévention des conflits locaux, le PM note qu’elle constitue la première ligne de l’État dans la prévention et la gestion des tensions locales. C’est pourquoi le gouvernement a engagé plusieurs actions visant à renforcer son efficacité. Quant aux mesures prises pour lutter contre la prolifération des armes c’est un chantier persistant et complexe, admet-il. Parce que la prolifération des armes légères et de petit calibre constitue un facteur majeur d’escalade des violences communautaires dans plusieurs régions du Tchad, fait-il remarquer. La garde nationale et nomade constitue en effet un instrument important de sécurité. Cependant, certaines analyses ont montré que les défis restent nombreux, notamment en matière d’équipement, de mobilité et de couverture territoriale dans certaines zones reculées. Par exemple, dans certaines régions frontalières, la poursuite des groupes criminels reste difficile en raison de la complexité du terrain et de la mobilité des groupes armés qui franchissent rapidement les frontières, observe-t-il.
La lutte contre les discours de haine et la désinformation sur les réseaux sociaux, constituent une menace réelle pour la cohésion nationale. Le gouvernement est pleinement conscient que ces dérives peuvent attiser les tensions sociales et fragiliser l’unité du pays. Sur la lutte contre les discours de haine et la désinformation sur les réseaux sociaux, la diffusion de discours de haine et de fausses informations sur les réseaux sociaux constitue une menace réelle pour la cohésion nationale. Le gouvernement est pleinement conscient que ces dérives peuvent attiser les tensions sociales et fragiliser l’unité du pays. Le PM n’omet pas de s’appesantir sur le renforcement du mécanisme de médiation locale, ainsi que le cadre institutionnel de la cohésion nationale et de la réconciliation nationale.
Pour lui, la diversité des cultures, langues et traditions du Tchad, est une richesse et non une faiblesse. “Notre histoire nous a appris que lorsque les divisions prennent le dessus, c’est la nation tout entière qui en paie le prix”. C’est pourquoi, estime-t-il, son gouvernement entend poursuivre avec détermination une politique fondée sur la prévention des conflits, le dialogue entre les communautés et le renforcement de l’autorité de l’État sur tout le territoire. “La cohésion nationale n’est pas seulement une politique publique. Elle est la condition de la paix, du développement et de l’avenir du Tchad”, conclut-il.
Une vérité aux antipodes des pratiques
Des questions se sont invitées dans la foulée de l’interpellation, pour élargir le champ de la perception de la cohésion nationale actuelle, qui traduit des réalités aux antipodes des vérités essentielles égrenées par le PM. Le sénateur Mbaïgolmem Sébastien, qui tient pour responsable le gouvernement, rappelle au PM que la cohésion sociale est rendue malade par des actes que pose au quotidien l’exécutif. Il étaye son intervention par quelques observations et interrogations. “Comment espérer une cohésion sociale solide lorsque les leaders politiques et d’opinion sont régulièrement interpellés pour leur prise de position, créant un climat de frustration dans l’espace public ? Comment parler de l’unité nationale lorsque l’organisation des manifestations publiques sont souvent interdites de manière systématique ? Parmi les 25 cas de conflits meurtriers que le Tchad a enregistrés dont celui de Mandakao où des citoyens sont arrêtés, placés sous mandat de dépôt, 5 parmi eux sont décédés en prison et on ne comprend pas pourquoi les dépouilles sont scellées à la morgue alors que les parents continuent d’attendre leur retrait pour les inhumer ? Qui des parents d’élèves ou de l’État doit supporter l’école ?” Il admet avec le PM que la cohésion sociale se construit aussi à l’école, mais lui fait remarquer que lorsqu’il affirme que le chef de l’État dans son programme au point 9 s’engage à améliorer l’accès, la qualité et la gouvernance éducative, cela est en porte à faux avec les réalités de terrain. La preuve, dit-il, les données statistiques scolaires publiées par le ministère en charge de l’éducation, présentent un total de 55 595 enseignants du primaire dont 36 889 soit 66,4% sont pris en charge par des parents d’élèves. Il suggère au Premier ministre, dans ce cas, de retirer du programme politique du chef de l’État le point 9 qui ne reflète pas les réalités. “Parce qu’une nation qui laisse ses enfants apprendre dans la précarité prépare difficilement son avenir”, fait-il observer.
Le sénateur Flavien Ali Tobio renchérit que le gouvernement est l’origine des tensions. “Concernant les décrets de nomination et d’autres actes de promotion, je trouve que le gouvernement lui-même est à l’origine de ces tensions. À titre d’exemple, vous avez signé le 12 mars 2026 un décret qui a élevé 22 colonels au grade de général de brigade. En lisant les noms, on constate l’inégalité entretenue de manière chronique par le gouvernement, qui met en mal le vivre-ensemble tchadien”. Autant d’observations et de questions soulevées qui ont eu du mal à trouver des réponses précises, qui puissent satisfaire les intéressés. Mais l’exercice a révélé que beaucoup de fractures sociales ne sont pas de nature à favoriser et contribuer à la promotion de la cohésion sociale et de l’unité nationale, si l’on ne songe pas à y remédier.
De l’avis de quelques spécialistes du domaine, il serait très difficile de penser qu’un seul ministère dédié à ces questions puissent trouver des solutions à la politique de cohésion nationale, comme le suppose l’auteur de l’interpellation.
Roy Moussa
