La récente visite de travail du président tchadien en France aura duré cinq jours. Cinq jours qui en disent long sur l’état réel de la relation entre Paris et N’Djaména. Car derrière les images protocolaires, les déclarations convenues et les sourires de façade, ce rapprochement ne relève ni d’un retour d’affection diplomatique ni d’une vision stratégique partagée. Il procède d’une réalité plus brute : la France et le Tchad ont aujourd’hui davantage peur de tomber seuls que d’avancer ensemble.
Pour Paris, le constat est sévère. En moins de quatre ans, la France a été progressivement évincée du Mali, du Burkina Faso et du Niger. L’espace sahélien, longtemps présenté comme un axe central de sa politique africaine et comme un prolongement avancé de sa sécurité, s’est refermé. Ce qui subsiste n’est plus une zone d’influence, mais une série de points d’appui isolés, contestés, fragiles. Dans ce paysage recomposé, le Tchad apparaît comme le dernier verrou encore officiellement ouvert.
Mais ce verrou est fissuré.
En misant sur N’Djaména, la France ne reconquiert pas le Sahel. Elle tente d’en ralentir la perte. La stratégie n’est plus offensive, encore moins transformatrice. Elle est défensive, minimaliste, presque résignée. Il ne s’agit plus de promouvoir des transitions démocratiques ou de peser sur les trajectoires politiques régionales, mais de préserver un minimum d’accès, de coopération sécuritaire et de crédibilité géopolitique. Autrement dit, tenir sans ambition.
Côté tchadien, le calcul est tout aussi contraint. L’accession au pouvoir de Mahamat Idriss Déby Itno en 2021, à la suite de la mort brutale de son père, s’est opérée hors cadre constitutionnel classique, sous protection militaire et avec l’aval tacite de partenaires internationaux soucieux d’éviter un vide du pouvoir. Cette succession a assuré une continuité étatique immédiate, mais elle a laissé en suspens une question centrale : celle de la légitimité politique réelle du nouveau régime.
Trois ans plus tard, malgré les processus électoraux organisés dans le cadre de la transition, cette légitimité demeure inachevée. Les contestations internes, les restrictions politiques et les violences postélectorales ont fragilisé le récit d’un retour apaisé à l’ordre constitutionnel. Cette fragilité interne pèse lourdement sur la posture diplomatique du Tchad, désormais contraint de rechercher en permanence des garanties extérieures pour compenser des équilibres internes instables.
Dans un Sahel secoué par une série de coups d’État, la peur du putsch est devenue la boussole implicite de la gouvernance tchadienne. La réorganisation des forces armées, la création d’unités d’élite rattachées directement à la présidence et la marginalisation de certaines figures héritées de l’ère Idriss Déby Itno visent autant à moderniser l’appareil sécuritaire qu’à verrouiller le pouvoir. Mais ces choix nourrissent aussi frustrations et lignes de fracture internes, dans un pays où l’armée a toujours été à la fois pilier et arbitre du pouvoir.
C’est dans ce contexte que le rapprochement avec Paris prend tout son sens. Malgré son affaiblissement régional, la France demeure perçue comme un acteur capable de jouer un rôle dissuasif, au moins temporaire, face à toute tentative de déstabilisation majeure. Le soutien français ne garantit pas la stabilité, mais il retarde l’épreuve de force. Pour N’Djaména, cela suffit, faute de mieux.
À cette fragilité interne s’ajoute une projection régionale hasardeuse, incarnée par le dossier soudanais. En s’engageant, directement ou indirectement, aux côtés des Forces de soutien rapide dans la guerre qui ravage le Soudan, le Tchad a rompu avec la prudence stratégique qui caractérisait historiquement sa diplomatie. Ce choix, motivé par une logique transactionnelle et soutenu par des partenaires du Golfe, a exposé N’Djaména à des risques considérables : dégradation de son image internationale, tensions transfrontalières accrues et vulnérabilité face à d’éventuelles représailles régionales.
Le pari soudanais, loin de renforcer la position du Tchad, a accentué son isolement. À mesure que le coût politique et humanitaire du conflit augmente, les alliances construites sur cette base apparaissent plus volatiles que jamais. Le rapprochement avec les Émirats arabes unis, présenté un temps comme une alternative stratégique à la dépendance française, révèle aujourd’hui ses limites. Abou Dhabi investit, ajuste, puis se retire lorsque le rendement baisse. Cette logique pragmatique laisse le Tchad face à une réalité brutale : la diversification recherchée se transforme en dépendance renouvelée.
C’est dans ce contexte qu’émerge une Françafrique recomposée, débarrassée de ses discours et de ses illusions. Une relation sans morale affichée, sans ambition politique structurante, mais toujours fondée sur des rapports de force et des intérêts croisés. Paris ne demande plus au Tchad d’être un modèle. N’Djaména n’attend plus de la France une vision. Chacun connaît la fragilité de l’autre, et c’est précisément cette fragilité partagée qui fonde l’alliance.
Mais cette alliance est une alliance de survie, pas un projet.
Dans ce jeu à somme nulle, le Tchad risque de n’être qu’un dernier pion, exposé aux chocs régionaux et aux recompositions en cours, sans disposer des moyens de les influencer durablement. Quant à la France, elle gagne du temps, sans répondre à la question essentielle de sa place future en Afrique sahélienne.
La vraie interrogation demeure donc entière : Paris cherche-t-elle encore à reconquérir le Sahel, ou se contente-t-elle désormais de retarder une recomposition géopolitique devenue inévitable, au prix d’un soutien accru à des régimes fragiles, eux-mêmes en quête de survie ?
À défaut de réponse claire, une certitude s’impose : cette alliance permet de tenir. Elle n’indique aucune direction.
La Rédaction
