Tchad, 65 ans d’indépendance : entre protocole et promesse, les attentes populaires restent entières

 

Le président a livré un discours solennel pour marquer l’anniversaire de l’indépendance. Mais derrière la rhétorique officielle, les Tchadiens, eux, guettent des mesures concrètes capables de changer leur quotidien. Entre ambitions affichées, réalités économiques, fragilités sécuritaires et pressions internationales, analyse d’un message qui oscille entre célébration et justification.

Un rituel présidentiel, figé dans la forme

Le décor est familier aux Tchadiens : la tribune du Palais Toumaï, drapeaux impeccablement disposés, caméra cadrée serrée. Le président se tient droit, lit son texte d’une voix égale, presque mécanique. Sur les réseaux sociaux, certains internautes ironisent sur cette “lecture sans vie”, parlant d’un “discours pour les archives, pas pour les cœurs”. D’autres y voient un signe de stabilité institutionnelle, dans une région où la parole présidentielle est souvent brouillée par l’instabilité.

L’ouverture, “Il est des moments qui marquent d’une pierre blanche l’histoire et la marche de chaque pays”, replace l’événement dans le continuum historique, mais la formule, reprise d’innombrables allocutions africaines de commémoration, ne déclenche pas l’élan espéré. Dans un pays où l’accès à l’eau, à l’électricité et à l’emploi des jeunes, reste précaire, le besoin de mots porteurs d’urgence et d’engagement concret se fait sentir.

 

L’hommage aux pères fondateurs : respect et limites

“Je m’incline devant la mémoire de ceux qui ne sont plus de ce monde”. L’hommage aux figures de l’indépendance est un passage obligé. Il rappelle la dette morale envers ceux qui ont porté le pays vers la souveraineté. Les anciens combattants et leurs descendants y voient une reconnaissance attendue. Mais pour d’autres, notamment parmi les jeunes connectés et critiques sur Facebook ou X (ex-Twitter), cet hommage reste symbolique tant qu’il n’est pas prolongé par un travail de réconciliation nationale. Le Tchad, marqué par des décennies de conflits internes, d’exclusions politiques et de divisions régionales, ne peut se contenter de saluer ses ancêtres sans panser ses plaies contemporaines.

 

Transition politique : entre fierté officielle et soupçons persistants

En revendiquant d’avoir “bouclé la phase de la transition politique par les différentes élections”, le président inscrit son mandat dans un récit de sauvetage national. Cette narration du “chaos évité” séduit une partie des partenaires internationaux qui, comme l’Union africaine ou la Cééac, redoutaient un effondrement institutionnel.

Cependant, de nombreuses voix contestataires – de la société civile à certains partis – rappellent que cette transition a été marquée par des restrictions sur les manifestations, des arrestations d’opposants et un processus électoral jugé “verrouillé” par plusieurs observateurs indépendants. Amnesty International et Human Rights Watch ont documenté des incidents de répression politique au cours de la période, donnant du crédit à cette lecture critique.

 

Les promesses de développement : entre ambition et faisabilité

“Oui, nos projets sont très ambitieux et demandent d’importantes ressources”. Cet aveu tranche avec la langue de bois habituelle : le président admet que la réalisation de son programme dépendra largement de financements extérieurs. La mention d’une table ronde à Abu Dhabi reflète cette orientation. Dans les faits, selon la Banque mondiale, le Tchad reste fortement dépendant de l’aide internationale, avec une marge budgétaire réduite par la dette et la volatilité des recettes pétrolières. Des entrepreneurs et agriculteurs expriment un scepticisme prudent : ils veulent des réformes qui facilitent réellement l’investissement local, la transformation agricole et l’accès au crédit, au-delà des grandes annonces. L’énumération des secteurs prioritaires – éducation, agriculture, infrastructures, santé – répond à des besoins réels, mais leur mise en œuvre simultanée sans priorisation claire risque de diluer les efforts. L’histoire récente, marquée par des projets démarrés puis abandonnés faute de financement ou de suivi, nourrit cette crainte.

 

Autosuffisance alimentaire : un objectif récurrent mais non atteint

“Il nous faut atteindre l’autosuffisance alimentaire : c’est une obligation”. Le message est fort, mais l’objectif, maintes fois proclamé, n’a jamais été atteint. Les organisations comme la Fao rappellent que le Tchad importe encore une part importante de ses denrées, notamment céréalières, malgré son potentiel agricole. Les raisons sont connues : manque d’infrastructures de stockage, faiblesse des périmètres irrigués, dépendance à la pluie, insécurité dans certaines zones rurales. On entend ici et là, des agriculteurs se plaignant de récoltes perdues faute de routes praticables ou d’accès au marché. Pour la population rurale, majoritaire, la réussite de cette promesse passera par des solutions concrètes : routes rurales entretenues, prix garantis pour les producteurs, et formation technique adaptée.

 

Sécurité : entre posture de rempart et vulnérabilité assumée

“C’est le prix de notre souveraineté”. En soulignant les menaces venues des pays voisins en guerre – Soudan, Libye, Centrafrique -, le président renforce l’image du Tchad comme bastion régional. Ce rôle est reconnu par les partenaires sécuritaires, de la France aux États-unis, qui voient N’Djaména comme un pilier contre le terrorisme au Sahel. Mais cette position a un coût : l’armée tchadienne est sur plusieurs fronts, et son financement pèse sur le budget national. La pression démographique aux frontières renforce l’insécurité et fragilise la cohésion sociale, rendant les communautés hôtes encore plus vulnérables. Le discours, en appelant à “mieux équiper, mieux former et mieux valoriser” les forces de défense, reconnaît implicitement des lacunes.

 

Corruption : l’éternel combat annoncé

La lutte contre la corruption doit être implacable”. Le propos est ferme, mais la défiance populaire reste grande. Transparency International classe le Tchad parmi les pays les moins bien notés en matière de perception de la corruption. Les annonces de renforcement de la Cour des Comptes et de l’Autorité anticorruption sont positives sur le papier, mais les Tchadiens attendent des procès retentissants, des sanctions exemplaires, et surtout une fin à l’impunité pour les proches du pouvoir. Sans résultats visibles, la population risque de ranger cette promesse parmi celles, répétées depuis des décennies, qui ne changent pas la vie des citoyens.

 

Diplomatie et panafricanisme : affirmation et réalités

En déclarant “L’Afrique doit assumer son destin”, le président s’inscrit dans une tendance continentale où plusieurs chefs d’État revendiquent une autonomie accrue vis-à-vis de l’Occident. Le rôle du Tchad dans la médiation centrafricaine ou dans l’accueil massif de réfugiés soudanais illustre un engagement concret. Toutefois, le pays reste un partenaire clé des forces occidentales au Sahel, et sa marge d’autonomie stratégique est limitée par cette réalité. Les observateurs notent aussi que cette diplomatie proactive n’a pas encore produit de gains économiques directs perceptibles pour la population : échanges commerciaux, projets d’infrastructure transfrontaliers, ou programmes régionaux de formation.

 

Un final citoyen, mais décalé du vécu

“Célébrez votre liberté de penser, votre droit de choisir…”. Ce passage adopte un ton plus personnel, presque libéral, inhabituel dans ce type de discours. Il pourrait séduire une jeunesse urbaine, présente sur les réseaux et sensible aux valeurs d’initiative individuelle. Mais, dans un contexte où des restrictions sur les manifestations et des arrestations d’opposants sont rapportées par les ONG, cet appel peut paraître déconnecté du vécu. Les libertés formellement reconnues doivent trouver un écho dans la pratique institutionnelle.

 

Les attentes réelles des Tchadiens : du mot à l’action

Au-delà du protocole et de la symbolique, les Tchadiens expriment des attentes précises et concrètes. Eau et électricité : des coupures fréquentes paralysent l’activité économique et la vie domestique. Santé : des centres de santé parfois sans médicaments ni personnel qualifié, obligeant à parcourir des dizaines de kilomètres pour un soin de base. Emploi des jeunes : une génération diplômée mais sans perspectives, migrante vers les pays voisins ou tentée par l’économie informelle. Prix des denrées : flambée du coût du riz, du mil, de la viande, de l’huile et du sucre, aggravée par l’inflation mondiale. Routes et transports : des liaisons impraticables en saison des pluies, isolant des régions entières.

Les organisations internationales appellent régulièrement à investir massivement dans les services de base pour renforcer la résilience des populations. Les leaders d’opinion locaux, journalistes ou activistes, insistent sur la nécessité de prioriser quelques chantiers immédiatement visibles pour restaurer la confiance.

 

Conclusion : un discours charnière

Ce 65ᵉ anniversaire de l’indépendance offrait l’occasion de galvaniser la nation. Le président a choisi un ton mesuré, institutionnel, rappelant les réussites et promettant des réformes. Mais pour convaincre pleinement, il devra transformer ces annonces en réalisations tangibles et rapides. La confiance populaire se gagnera moins par les tribunes officielles que par la preuve, sur le terrain, que les promesses – de routes bitumées, d’écoles fonctionnelles, de marchés approvisionnés, de soins accessibles – se traduisent dans la vie quotidienne. En attendant, la population reste attentive, oscillant entre prudence et espoir, prête à soutenir un projet national qui les inclut réellement et leur garantit un avenir plus sûr et plus digne.

Par Na Deli Tchifalda