Le patriarche Antoine Bangui Rombaye, figure emblématique de l’histoire politique, culturelle tchadienne et de l’intellectualisme africain depuis la colonisation, “est reparti” à 93 ans au pays de l’ombre, comme on le dit dans telle circonstance. Né en 1933 à Dédaye dans le canton Bodo, province du Logone oriental, il vient de tirer sa révérence le 28 janvier 2026 en France.
Sa dépouille, arrivée de la France le 11 février a reçu des obsèques officielles dans la journée du 12. Le domicile familial sis au quartier Gassi, a accueilli la modeste cérémonie organisé en hommage au patriarche. Une cérémonie ouverte par des interventions artistique et culturelle, avec la lecture des extraits de son livre “Prisonnier de Tombalbaye” par l’écrivain Renaud Dingamnayel, coordonnateur du Salon des belles lettres, suivi du témoignage de Moussa Traoré, d’une prestation d’un spectacle d’humour avec les artistes Djigri parterre et Cash-Cash de haut niveau, ainsi que celle des cantatrices. Enchaînée avec la visite du corps et du dépôt des gerbes de fleurs, par des différentes délégations constituées (parents, amis, connaissances, députés, sénateurs, sa famille politique du Morenat, et autres). Des témoignages divers, d’abord de l’homme politique et ancien ministre Gali Ngoté Gata, des communautés Béti, Yambodo, des parents, ainsi que celui des enfants du patriarche dont trois étaient présents et les petits-fils.
Le vendredi 13 février, la dépouille est transférée par voie aérienne, dans son Bodo natal pour l’inhumation, comme il l’a toujours souhaité, affirme Djimtoingar Ngaro Magnenan, alias “Sam Négro”, son neveu artiste musicien et plasticien, qui est demeuré son dernier compagnon ces dernières années, lorsqu’il revenait pour de long séjour, entre Bodo et Doba. “Ce que je retiens de lui, c’est qu’il a été un grand artiste, un humoriste et un grand blagueur. D’ailleurs il a écrit ses mémoires et quand cela paraîtra, les gens le connaîtront mieux. C’était quelqu’un qui aimait beaucoup son village et ses traditions, malgré qu’il n’y a pas trop vécu. Il me répétait souvent que lorsqu’il va quitter ce monde, il ne souhaite pas qu’il y ait beaucoup de tapage mais de la sobriété. Et qui si son corps arrivait dans un cercueil, même en zinc, qu’on l’enlève pour l’enterrer avec une natte comme ses ancêtres étaient enterrés. C’était ça ses derniers mots et sa dernière volonté”, a confié Sam Négro, la voix pleine d’émotion.
Le baobab qui a traversé des temps, une bibliothèque qui s’est consumée
De son parcours, l’on retient qu’après avoir passé sa jeunesse en République centrafricaine, il est rentré au bercail, mène une carrière d’enseignant après sa formation y dédiée, avant de faire partie du gouvernement du président Tombalbaye de 1962 à 1972, et occupé plusieurs postes dont celui du ministre des Affaires étrangères. 1972 est l’année où il est tombé en disgrâce et emprisonné. Il sera libéré à la faveur du coup d’État militaire du 13 avril 1975, qui a coûté la vie au président Tombalbaye. Il se retire en France et en 1980, publie son premier livre titré “Prisonnier de Tombalbaye” aux éditions Hatier. En 1981, il entre à l’Unesco à Paris (France) comme fonctionnaire international jusqu’à sa retraite en 1993. Année à laquelle il revient au bercail apporter sa grande contribution, à la Conférence nationale souveraine (Cns). Comme en témoigne Évariste Djimasdé, qui a coécrit avec Dr Be-Rammaji Miaro II, l’ouvrage “De la 2e guerre mondiale et des combattants de la France libre”, préfacé par Antoine Bangui. “Je salue la mémoire de Bangui Antoine Rombaye, qui a préfacé notre livre. Le Tchad vient de perdre un de ses illustres fils”, dit Dr Miaro II. Evariste Djimasdé renchérit “(…) Bangui, tel un baobab, a offert à son pays une ombre protectrice et des racines profondes ; en tant que bibliothèque, il a été le gardien d’un savoir précieux et d’une mémoire collective. Il lègue à la postérité un trésor précieux comprenant son parcours irréprochable et ses œuvres innombrables. (…) Oui, Bangui fut et demeure dans la mémoire collective, à la fois notre bibliothèque et notre baobab. Je garde en souvenir la pertinence de ses interventions lors de la Conférence nationale souveraine, ce rendez-vous historique avec le destin tchadien. Deux propositions surtout, la grandeur de son âme. Ancien prisonnier du régime Tombalbaye, c’est lui qui sans la moindre rancœur, proposa le rapatriement des restes de l’ancien président pour sépulture digne. C’est encore lui qui suggéra l’élection de son compagnon de route Adoum Maurice Hel Bongo à la tête du présidium. L’histoire, en sage, lui a donné raison. Comme nous le rappelons encore, aujourd’hui avec Mainna Doumro, Antoine Bangui Rombaye a vécu une vie utile, utile à sa famille, à sa communauté, à sa patrie et au monde. Qu’il repose désormais en paix, dans la sérénité céleste (…) Repose en paix notre Baobab, notre bibliothèque !”.
En 1996, il est candidat à l’élection présidentielle du Tchad, en tant que président du parti Mouvement pour la reconstruction nationale du Tchad (Morenat).
Sa bibliographie compte de nombreux ouvrages : “Prisonnier de Tombalbaye (Éditions l’Harmattan, 1980), “Les ombres de Koh” (Éditions Hatier,1983), “Tchad, élections sous contrôle” (Éditions l’Harmattan, 1999), “Tapor Ndal” (Éditions Sépia, 2007) “Mémoires vives : connaître le passé (Éditions l’Harmattan, 2025).
“Quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui est consumée”, disait le regretté écrivain Amadou Ampaté Ba. Le patriarche Antoine Bangui Rombaye a rejoint les “Ombres de Koh”. Paix à son âme !
Roy Moussa
