“Je continuerais à militer pour un autre monde meilleur”

Ali Mohamed Maranghabi, aujourd’hui installé à Garoua (Cameroun), entend continuer à militer pour un autre monde meilleur. Enseignant à la retraite et militant syndicaliste engagé, il parle de ces deux secteurs et soutient sa vision d’un autre monde meilleur.

Vous êtes installé à Garoua (Cameroun) après avoir séjourné plus de 40 ans en France. Peut-on savoir dans quel cadre ?

Je me suis installé à Garoua parce que j’avais rencontré quelqu’un et on a décidé de lier nos destins, avec l’idée de vivre à cheval entre N’Djaména et Garoua. Une fois là-bas, je me suis déplacé un jour pour aller à l’Alliance française, rencontrer le directeur qui était en même temps le consul de France, pour m’informer de comment doit se comporter un français à Garoua. Au cours de nos échanges, je lui avais expliqué que j’avais enseigné en France pendant 40 ans et pris ma retraite en 2015, mais j’avais travaillé à la mairie de Paris au service de l’alphabétisation pendant 25 ans. À Paris, il y a une grosse concentration d’immigrés africains, et la mairie de Paris a mis sur pied, un système d’alphabétisation assez vaste. À l’époque, ce système comptait plus de 10 000 enseignants, qui tous les soirs avaient pour occupation de donner des cours d’alphabétisation à ces Africains, qui avaient besoin de maîtriser le français pour pouvoir travailler dans les différents domaines. Un jour au cours d’une conférence à l’Université Paris 8, une dame m’a abordé et proposé de venir travailler avec elle. C’est comme ça que j’ai travaillé là-bas pendant 25 ans.

À l’époque, le directeur de l’alliance cherchait quelqu’un pour s’occuper d’un vaste projet, concocté par la Sodecoton et la Confédération des producteurs de coton camerounais. Un gros projet qui comprenait 1500 auditeurs, répartis en 33 centres de formation, pilotés par 132 enseignants. Il a saisi l’occasion pour me proposer ce projet par trois fois, et mon entourage voyant venir un blanc me solliciter, a exercé une pression afin que j’accepte. Alors que retraité, je voulais me consacrer à mes projets privés. Nous avons développé ce vaste projet, au point où l’année passée (2024-2025), nous avons regroupé 2 036 auditeurs, répartis dans ces 33 centres.

En plus de ça, je pilote ce qu’on appelle le pôle langue, qui est la structure chargée de faire les certifications, entre autres le Tcf (diplômes destinés à ceux qui veulent aller au Canada), ainsi que le Delf et Dalf. Je suis aussi directeur chargé des cours, donc trois chapeaux que je porte et qui prennent beaucoup de temps, mais c’est exaltant. Surtout le travail qu’on fait au niveau de l’alphabétisation, qui est utile et très important. C’est une expérience pédagogique unique en son genre, qu’on ne trouve pas dans la sous-région. Au Tchad par exemple, on cultive du coton. Mais je ne pense pas qu’on ait un projet pédagogique de ce genre. C’est un projet qui correspond à des besoins réels et pour un enseignant comme moi, c’est quelque chose de très exaltant et d’enrichissant. Voilà ce que je fais à Garoua.

Allier ces domaines (syndicalisme et éducation) est-il aisé ?

Le syndicalisme c’est la vie. C’est mon positionnement éternel vis-à-vis de la société. Jusqu’à la mort, je continuerais à militer pour un autre monde, par rapport à notre monde actuel qui est dégueulasse. Je continuerais toujours à rêver d’un autre monde que l’humanité mérite que ce monde actuel, que ce soit le Tchad, l’Afrique ou le reste du monde. Nous sommes arrivés à un point ou l’humanité a tout donné, donc il faut créer un autre monde. Et cela, j’y crois fermement. Rien ne m’arrêtera de me battre contre les injustices, les inégalités, les dictatures. C’est en moi et je n’y peux rien. On retrouve tous ces combats au niveau de mes chansons aussi. J’utilise cet art pour exprimer ma vision du monde, mon engagement auprès des travailleurs, des opprimés, etc. Rien ne pourra m’arrêter dans ce combat. Bien au contraire, je m’en sers pour enrichir ma vie artistique.

Pensez-vous que les prémices de cette nouvelle vision du monde sont déjà là, ou faut-il encore batailler pour y arriver ?

Non, les prémices sont déjà là. Le capitalisme est presque mort, cette société a donné ce qu’elle pouvait donner à l’humanité, mais aujourd’hui, depuis la crise de 2008, c’est un système qui est arrivé à bout de souffle. Il faut en finir avec ce système et créer un autre, basé sur la résolution des besoins collectifs de l’humanité. La loi de l’argent c’est fini ! Il faut qu’on commence à réfléchir dans nos pays, parce que le Tchad n’existe pas en dehors du monde. Tout ce qui se passe ici, c’est la traduction du capitalisme dans des conditions historiques particulières de notre pays, mais pas autre chose que cela. Le Tchad n’est pas une superposition d’ethnies comme on veut nous le faire croire. Le Tchad, c’est d’abord deux classes sociales face à face, d’un côté la bourgeoisie, ceux qui dirigent, ceux qui profitent de l’ensemble du travail des gens et de l’autre côté, des travailleurs et des pauvres. Voilà le clivage ! Ce ne sont pas des ethnies, parce que les riches et les pauvres, on les trouve dans toutes les sociétés. Et c’est à partir de là qu’il faut faire le choix, moi j’ai choisi le camp des travailleurs.

Il est temps qu’on pose les problèmes sous cet angle, ce qui ne veut pas dire qu’il suffit de changer les hommes. Puisque de tout temps, on a changé les hommes mais la vie réelle des gens n’a pas changé. Quand on prend l’histoire politique du Tchad de 1960 jusqu’aujourd’hui, il n’y a eu que des changements d’hommes mais non un changement dans la vie des gens. Bien au contraire, on s’enfonce de plus en plus dans la misère, et on constate qu’il n’y a qu’une petite minorité qui s’empiffre, se gave, s’enrichit de plus en plus, mais la grande majorité de la population subit la loi de la dictature et de la misère.

Voilà, il faut choisir entre l’argent et la satisfaction des besoins collectifs de la population.  La seule classe sociale capable d’opérer ce changement c’est le monde du travail, les travailleurs en alliance avec les pauvres paysans, femmes, jeunes, bref tous les exclus de la société. C’est de cette manière que je vois les choses et c’est un axe politique en moi et choix de vie pour moi. Parce que c’est le système capitaliste qui m’amène à réfléchir de cette façon. C’est pourquoi, je ne crois pas au changement d’homme et non plus que le sort des populations se règle dans les urnes. Sinon ça se saurait. Même en France, on constate que les riches deviennent de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres. Avec des crises politiques comme “les gilets jaunes”, qui est une expression de la colère populaire. C’est cela le capitalisme et le même problème se pose chez nous aussi. Le service de l’État actuel, c’est de rendre les riches (les responsables des trusts comme Conoco et ceux qui travaillent avec eux) plus riches et les pauvres plus pauvres. Je n’invente rien, je regarde la société telle qu’elle est !

Que retenez-vous du regretté militant syndicaliste Soumaïne Adoum ?

Il fait partie de ceux que j’ai côtoyé quand j’étais ici. Et je fais partie aussi de ceux qui ont participé aux débats qui ont conduit à la création de la formation de Wakhit Tamma. Je perds en lui un camarade de lutte, un combattant de liberté, comme beaucoup d’autres. Malheureusement, la vie est ainsi faite. Les uns après les autres, on va tous partir, mais je suis content de l’avoir connu. Quand je pense à lui, je pense à Jean-Claude Nékim par exemple, qui a été pour moi un camarade de lutte aussi, avec lequel nous discutions de la démocratie, du changement dans ce pays. C’est aussi un plaisir de savoir qu’il y en a encore qui sont debout et vivement qu’il y en a de plus.

Interview réalisée par Roy Moussa

 

 

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