L’arabe, le bilinguisme on en parle encore ?

Le débat sur le bilinguisme revient encore une fois, parce que les promoteurs de cette décision, prise lors de la CNS de 1993 et instaurée par la constitution issue de cette CNS, n’étaient pas parvenus à fédérer l’ensemble des Tchadiens pour la faire aboutir ; à cause de la mauvaise méthodologie pour défendre cette idée, à cause des préjugés ambiants sur l’arabe et l’islam, à cause de l’ignorance de certains de nos compatriotes, du “Nord” comme du “Sud”, sur ce qu’est l’islam et sur ce qu’est l’arabe.

En effet, certains ignorent par exemple que l’arabe est aussi la langue des chrétiens d’orient, des peuples arabes christianisés avant l’Europe, dont les livres saints sont écrits en arabe, ils font leurs prêches et prières dans cette langue. Et d’autres croient dur comme fer que l’arabe c’est l’Islam. C’est ce qui explique les incompréhensions, les crispations et les passions que suscite ce bilinguisme.

Tout cela fait que, malgré toutes les décisions politiques et administratives prises pendant toutes ces années, le bilinguisme peine à s’imposer, en dehors des actes administratifs, et semble même ne pas susciter d’intérêt particulier parmi les Tchadiens, y compris dans le “Nord” du pays. Beaucoup de nos compatriotes ne verraient-ils pas le bilinguisme comme la juxtaposition politicienne de l’arabophone au francophone ?

Peut-être qu’à l’époque on aurait dû mettre les jalons d’un apprentissage pragmatique et serein de la langue arabe, en commençant par former beaucoup d’enseignants bilingues, en introduisant progressivement l’arabe comme matière obligatoire dans les écoles francophones et le français dans les arabophones, en exigeant que le passage des élèves d’un cycle à un autre soit conditionné par la maîtrise des deux langues ; aujourd’hui, plus de trente ans après, on aurait eu deux ou trois générations de Tchadiens parfaitement bilingues, qui pourraient lire, écrire, s’exprimer et travailler dans les deux langues.

Ceci dit, même s’il est vrai que l’exigence actuelle du bilinguisme, de l’utilisation effective de l’arabe littéraire comme langue officielle et de travail, est plus portée par des lettrés arabophones, il va sans dire que l’arabe a une histoire très ancienne dans ce qu’est aujourd’hui le Tchad. Et s’il y a des Tchadiens qui demandent que l’arabe littéraire, qu’ils ne parlent pas souvent, soit “traitée comme le français”, c’est qu’il y a des raisons objectives, loin des considérations politiciennes que certains mettent en avant.

Un petit rappel historique : Contrairement au français, l’arabe, même sous une forme dialectale, n’est pas une langue étrangère dans notre pays puisqu’elle est la langue maternelle de nombreux Tchadiens arabes et non arabes, et qu’elle avait été aussi la langue de communication des royaumes du Ouaddaï, du Kanem-Bornou par exemple. Il y a des communautés arabes qui se sont installées ici depuis des temps immémoriaux. Elles ne sont pas venues en conquérantes, ni pour faire du prosélytisme mais en suivant l’instinct naturel des hommes à vouloir migrer, pour diverses raisons, vers d’autres horizons.

Ces communautés sont alors venues avec leur langue, hélas sans l’écriture et le Livre, leurs traditions et leurs cultures. Elles ont conservé leur langue malgré les nombreux métissages qu’elles ont connus avec les populations présentes sur ces contrées, que çà soit au Ouaddaï, au Wadi Fira, au Kanem, au Batha, au Hadjer Lamis, au Salamat, au Guéra, au Chari Baguirmi, au Dar Sila. Cette langue, enrichie par les apports des langues des autres communautés, est pratiquée depuis belle lurette dans l’espace tchadien.

C’est ce qui donna l’arabe “tchadien” (plus proche de l’arabe littéraire que les dialectes arabes utilisés au Maghreb par exemple), qui est aujourd’hui la langue la plus parlée dans les grands centres urbains, lieux de rencontre et de brassage des populations diverses, et même au-delà, la langue que nous utilisons partout pour communiquer, pour commercer. L’arabe a donc une vieille légitimité historique et territoriale, une réalité que personne ne devrait contester logiquement.

Tous les Tchadiens devraient accepter et même revendiquer que l’arabe littéraire fasse parti de notre quotidien, ne serait-ce que pour valoriser et exploiter au profit de notre pays une belle langue reconnue pour sa grande richesse culturelle, pour sa poésie, sa littérature et son art, pour sa grande contribution à la médecine, aux mathématiques, à l’astronomie, à l’astrologie, bref son important apport reconnu à toutes les sciences.

Une langue, ou les dialectes s’y rattachant, parlée par des centaines de millions d’individus à travers le monde, de la Mauritanie à l’Irak, et dont l’alphabet est utilisé pour écrire le perse, des langues indo-pakistanaises, afghanes, africaines et malaises par exemple, une langue de travail dans toutes les organisations internationales. L’arabe littéraire mérite donc d’être appris et aimé pour lui-même, en dehors de toute autre considération.

Il est vrai que de nos jours dans la plupart des pays du monde, les langues des sciences, de la technologie, des grandes publications scientifiques sont les langues européennes, surtout l’anglais. C’est pour ça que la langue française doit conserver sa place et être considérée comme un acquis, comme un “héritage positif” de la colonisation, comme l’anglais, l’espagnol ou le portugais ; qui sont aujourd’hui des langues que les Africains ont en partage avec des milliards d’individus à travers le monde et qui nous permettent aussi de communiquer même entre Africains.

Nous devons donc considérer l’arabe et le français, et même toutes les langues, comme des outils, comme des véhicules devant nous permettre d’acquérir des compétences, des connaissances diverses, une ouverture vers l’Autre et vers l’international. L’anglais aussi pourrait être introduit très tôt dans notre système éducatif, pour que demain nos enfants puissent pratiquer le trilinguisme, arabe-français-anglais. Pour la petite histoire, l’anglais est par exemple la principale langue de travail de l’Union Européenne (UE), même si le Royaume-Uni n’en fait plus parti.

Il est donc plus que nécessaire de mettre ce dossier du bilinguisme à plat et voir avec sérénité et pragmatisme la mise en application réelle du bilinguisme dans notre pays, en partant sur des nouvelles bases plus portées sur l’académique et le culturel que sur l’idéologique ou le cultuel. Il faut surtout que certains cessent de considérer le bilinguisme comme une conquête politique et que d’autres arrêtent d’y voir le cheval de Troie de l’islam.

Pour parvenir donc à une vraie pratique du bilinguisme, l’ensemble de notre système éducatif ne mériterait-il pas d’être revu, peut-être repensé et réinventé, fortement financé, pour porter efficacement et faire coexister intelligemment et harmonieusement les deux langues dans le parcours éducatif de nos enfants ? C’est à dire qu’il faudrait songer, avec beaucoup d’imagination, à changer de méthodes et de procédures en commençant par le “commencement”, former suffisamment d’enseignants vraiment bilingues et compétents, les motiver financièrement, les doter des outils et manuels scolaires modernes adaptés à chaque langue ; la réussite du bilinguisme en dépend, la formation et le relèvement du niveau des élèves aussi.

Mais en attendant, pour l’instauration progressive et sans passion de ce “bilinguisme laïc” fonctionnel et accepté par tous, il est possible de se tourner vers des pays arabes à forte communauté chrétienne comme le Liban, l’Egypte, la Palestine, l’Irak ou la Syrie, où la pratique de la langue française est courante, tout comme vers le Maroc et la Tunisie où le bilinguisme arabe-français marche bien, pour demander leurs aides en enseignants et en méthodologie. J’aimerais juste dire, pour finir avec ce sujet, que mes professeurs d’arabe au lycée d’Abéché, il y a de cela plusieurs décennies, c’étaient Père Coudray et Sœur Nadia. Je regrette aujourd’hui de n’avoir pas été plus assidu.

Pour ce qui est de l’Islam, religion révélée en langue arabe, il est vrai que si ceux qui auraient dû montrer le vrai visage de cette religion de sagesse et de tolérance, à savoir les royaumes islamisés du Kanem (depuis le 11e siècle), du Ouaddaï, du Baguirmi, du Bornou ainsi que l’ensemble des musulmans, étaient allés vers leurs voisins, les populations de ce qu’est le sud du Tchad actuel, avec simplement ce verset 125 de la sourate 16 (les Abeilles) “Par la sagesse et les bonnes exhortations invites les hommes sur la voie de ton Seigneur. Et discutes avec eux de la meilleure façon. Car c’est ton Seigneur qui connaît le mieux celui qui s’égare de son chemin et c’est Lui qui connaît le mieux ceux qui sont bien guidés”, au lieu de faire d’eux des siècles durant l’objet d’un mercantilisme vénal, interrompu par la colonisation, peut-être que le sujet du bilinguisme aurait pris une autre tournure, une tournure plus consensuelle.

Cette phase de notre vieille histoire commune de proximité a créé de forts ressentiments et hostilités, auxquels d’autres sont venus s’ajouter après les indépendances et tous les événements malheureux et douloureux qui en découlèrent, sans oublier les frustrations et les aigreurs du moment ; constituant ainsi des strates de ressentiments, qui, inconsciemment ou non, continuent de conditionner les prises de positions des uns et des autres, même sur des sujets des plus consensuels, des plus bénéfiques pour tous, des plus ordinaires, comme l’enseignement d’une langue. Pour que nos diversités, les mêmes que celles qu’on constate dans toutes les nations du monde, nous enrichissent mutuellement et permettent à notre pays d’aller de l’avant, il va falloir commencer, ou finir, par nous départir de toutes ces strates de ressentiments, de haines, de complexe.

Mahamat Moustapha Masri

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