Le Parlement tchadien miné par l’indiscipline

Le Parlement a officiellement entamé sa période de congé. Depuis le 1er juillet, députés et sénateurs ont quitté l’hémicycle et devront s’absenter jusqu’au 31 août 2026, conformément au calendrier parlementaire, avec une reprise fixée au 5 septembre. Une cérémonie tenue la semaine dernière a acté cette suspension des travaux, au cours de laquelle les élus ont donné quitus au gouvernement pour légiférer par ordonnances durant l’intersession.

Ça y est ! Le parlement a entamé sa vacance. Mais, elle n’aura, en réalité, aucun incident sur le quotidien des Tchadiens qui suffoquent déjà depuis des lustres sous le poids des difficultés quotidiennes. Il y aurait pourtant matière à s’inquiéter, dans un environnement politique où le pouvoir exécute un coup de balai institutionnel presque permanent, verrouillant systématiquement l’espace politique et consolidant une forme de monopole décisionnel, tandis que s’ouvre une période où il demeure libre de légiférer par ordonnances, y compris sur des matières sensibles. Mais à bien y regarder, l’alarme perd de sa consistance lorsqu’on constate que, même en période d’activité parlementaire, les mécanismes de contre-pouvoir peinent à s’exprimer. À l’hémicycle, les projets de loi venus de l’exécutif passent le plus souvent comme lettre à la poste, sans résistance, comme si le débat contradictoire n’était qu’une formalité de procédure. Prévue par les textes, cette procédure ouvre toutefois une séquence particulière durant laquelle l’exécutif se retrouve seul à porter l’initiative législative. Pour cette année, les vacances parlementaires commencent dans un contexte politique particulièrement déjà marqué par une faible conflictualité parlementaire et l’absence d’une opposition (tous les leaders des partis politiques de l’opposition sont en prison). Cette délégation temporaire de pouvoir ravive les interrogations sur le rôle réel du pouvoir législatif dans la construction démocratique post-transition, et plus loin, l’inquiétude d’un durcissement de pouvoir.  Depuis l’installation du Parlement issu de la Constitution post-transition de décembre 2024, les attentes étaient fortes quant à l’émergence d’un véritable contre-pouvoir, capable non seulement d’examiner les textes, mais aussi de les amender, voire de les rejeter. Si, en théorie juridique, le Parlement est censé incarner un contre-pouvoir chargé de contenir l’exécutif et de prévenir tout risque d’arbitraire, la pratique au Tchad semble, elle, dessiner progressivement une tout autre réalité.

 

Une fonction législative largement dominée par l’exécutif

Dans la Constitution, le pouvoir législatif est exercé par un Parlement bicaméral (deux chambres) composé de l’Assemblée nationale et du Sénat, censé incarner le cœur du débat démocratique. Les députés, élus au suffrage universel direct, et les sénateurs, désignés au suffrage indirect par les collectivités, ont pour mission de voter les lois, de contrôler l’action du gouvernement et d’évaluer les politiques publiques. Le texte fondamental encadre également leur statut, leur immunité, ainsi que l’organisation de leurs travaux, dans une logique d’équilibre institutionnel entre les différents pouvoirs de l’État. Dans les faits, l’initiative parlementaire reste marginale. Depuis le début de la législature, seules deux propositions de loi émanant des députés ont été enregistrées : l’une portant sur le statut des militaires, l’autre sur des questions de santé publique. L’essentiel du travail législatif provient du gouvernement. Au-delà de cette asymétrie dans la production des textes, aucun projet de loi soumis par l’exécutif n’a, à ce jour, été rejeté par le Parlement. Les débats, tant à l’Assemblée nationale qu’au Sénat, apparaissent le plus souvent consensuels, parfois peu contradictoires, donnant l’image d’une institution davantage dans l’accompagnement que dans la confrontation démocratique, une routine démocratique tant attendue par les citoyens.  Cette tendance interroge d’autant plus que les périodes d’intersession confèrent au gouvernement le pouvoir de légiférer par ordonnances, y compris sur des sujets sensibles. Des précédents récents, en 2023 et 2025, ont déjà vu l’adoption de textes importants dans ce cadre. En théorie, le retour des élus devrait permettre un contrôle a posteriori de ces ordonnances. Dans la pratique, leur validation quasi systématique alimente l’idée d’un Parlement davantage tourné dans la ratification que dans la régulation de l’action gouvernementale.

 

Une élite parlementaire éloignée de ses bases

Une partie des parlementaires semble s’éloigner durablement de leurs circonscriptions durant les congés parlementaires. Plutôt que de regagner leurs bases pour rendre compte de leur action ou écouter les préoccupations des électeurs, certains privilégient des séjours à l’étranger, notamment dans certaines capitales occidentales. Ces déplacements, souvent perçus comme déconnectés des réalités locales et, dans certains cas, financés par des ressources publiques, nourrissent un sentiment de rupture progressive entre les “représentants” et représentés. Le lien de proximité, pourtant au cœur de la représentation politique, apparaît ainsi fragilisé par la distance et l’absence prolongée du terrain. Dans plusieurs zones rurales où les difficultés quotidiennes demeurent persistantes, cette absence est de plus en plus interprétée comme un désengagement ou même un mépris pour ceux qui les ont élus. Dans ce contexte, les visites politiques tendent à se concentrer à l’approche des échéances électorales, témoignant un lien intermittent entre la représentation nationale et les réalités locales.

 

De paroles jugées fragiles dans l’hémicycle

Les parlementaires sont également attendus sur leur capacité à porter une parole publique structurée, notamment lors des débats en séance plénière. Or, certaines sessions récentes ont mis en évidence des interventions jugées inégales, tant sur le fond que sur la forme, laissant transparaître des limites dans la construction et la clarté du discours parlementaire. Le français et l’arabe, langues officielles de travail, révèlent parfois des insuffisances dans leur maîtrise par certains élus au moment de leurs interventions. Les difficultés d’expression, les hésitations syntaxiques, les approximations grammaticales ou encore les confusions lexicales viennent, par moments, brouiller le message et prendre le dessus sur le contenu même des débats. Ces situations, régulièrement relevées et commentées dans l’opinion publique, alimentent une interrogation plus large sur les mécanismes de sélection, de formation et d’accompagnement des élus appelés à délibérer et voter les lois de la République, et à en porter la charge institutionnelle.

 

L’indiscipline, l’autre corollaire

Selon plusieurs indiscrétions, l’indiscipline est en train de gagner du terrain au sein de l’hémicycle, notamment parmi certains députés. Lors des séances plénières, en dépit de l’importance des sujets débattus, des absences répétées sont régulièrement observées. Certains élus ne participeraient que de manière intermittente aux travaux, tandis que d’autres se présentent essentiellement pour des raisons de formalité, notamment lors des opérations de pointage. D’autres sources évoquent des comportements qui interrogent sur la tenue même des débats parlementaires. En pleine séance, face aux membres du gouvernement, certains députés sont distraits par leurs téléphones portables, occupés sur les réseaux sociaux ou absorbés par des contenus sans lien avec les discussions en cours. D’autres, toujours selon ces indiscrétions, consommeraient des confiseries en pleine plénière, au cœur même de l’hémicycle. Par ailleurs, il est rapporté que certains élus arrivent en début de séance et disparaissent après les pauses jusqu’à la clôture des travaux. Autant de comportements qui, mis bout à bout, nourrissent le constat d’une discipline parlementaire parfois relâchée, au moment même où les débats exigent une concentration et un engagement.

Lissoubo Olivier Hinhoulné

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