Le rapport mensuel de juillet 2026 du Centre d’études des dynamiques sociales (Cedys) l’exprime sans ambages. Ses auteurs observent que les contours de la décentralisation demeurent flous, y compris pour certains représentants gouvernementaux et membres des exécutifs locaux. Et le transfert des compétences et des ressources aux collectivités autonomes n’est pas encore à l’ordre du jour.
Au Tchad, relève le rapport, la décentralisation correspond effectivement aux aspirations à une vraie autonomie de plus en plus exprimées par la population et par certains élus locaux, y compris ceux du parti au pouvoir. Or, le modèle de décentralisation envisagé par les autorités tchadiennes n’est pas explicite pour tous, d’où la nécessité d’harmoniser sa compréhension par les représentants gouvernementaux, les exécutifs locaux et la population, conseillent les auteurs.
Ces derniers rappellent qu’à la fin du mois de juillet 2025, soit 7 mois après les élections locales et 5 mois après la mise en place des exécutifs locaux, les dirigeants tchadiens ont émis des signaux (tenue d’un séminaire national sur la décentralisation, élaboration d’une feuille de route et une série de rencontres présidentielles impliquant les principaux animateurs de la gouvernance locale), pour rassurer la population et les partenaires au sujet de la décentralisation. Ils semblaient montrer que les aspirations populaires profondes relatives à la gouvernance à la base, la valorisation des potentialités locales et la correction des inégalités territoriales, n’étaient pas perdues de vue. “Pourtant, une année après, la décentralisation semble marquer le pas. L’harmonisation et le renforcement du cadre juridique et institutionnel annoncés sont toujours au point mort”. Même une année plus tard, observent les auteurs du rapport.
Les auteurs recommandent
Au parlement : d’accélérer l’harmonisation et le renforcement du cadre juridique de la décentralisation en priorisant l’élaboration de la loi sur la fonction publique locale, et l’implication des représentants des collectivités dans le Conseil national des provinces pour le développement (Cnpd) et le Conseil inter-provinces pour le développement (Cipd).
Aux autorités nationales : de poursuivre la sensibilisation des représentants gouvernementaux, des exécutifs locaux et de la population sur leurs rôles, leurs responsabilités et les enjeux de la gouvernance locale, en s’appuyant sur une franche implication des organisations de la société civile, des médias et des autorités traditionnelles.
Au gouvernement : d’amorcer le transfert effectif des premières compétences aux collectivités autonomes, avec les ressources afférentes, afin de concrétiser la décentralisation et rassurer l’opinion publique que 50 % des 141 compétences prévues, seront transférées à l’horizon 2030, conformément à la feuille de route.
Une analyse appuie les recommandations
Au Tchad, le rapport souligne que la décentralisation est envisagée pour libérer les énergies locales en confiant aux élus locaux la responsabilité de concevoir et mettre en œuvre des politiques adaptées à leurs réalités. “Elle est pensée pour renforcer la création d’emplois, valoriser les richesses locales et lutter efficacement contre la pauvreté”. Pour les auteurs, au-delà d’une simple forme d’État, la décentralisation est appréhendée comme un puissant instrument de justice territoriale, un facteur de paix et de stabilité, capable de renforcer la démocratie locale et la participation de tous à la gestion des affaires publiques. Mais le processus est lancé, d’abord sans une marche explicite à suivre. Des rencontres ont suivi, pour s’accorder sur les défis opérationnels et les mécanismes d’accompagnement à mobiliser, afin de mettre effectivement en route la décentralisation.
La feuille de route de la décentralisation articulée autour de trois objectifs stratégiques, contient 32 actions, planifiées entre 2025 et 2035, avec un budget d’environ 540 milliards francs CFA, soit près de 950 millions USD. Cette feuille de route, dans la perspective d’harmonisation et de renforcement du cadre juridique et institutionnel, prévoit que tous les mécanismes de suivi, de pilotage et de coordination de la décentralisation soient créés, installés et fonctionnels au plus tard fin 2026. Dans le même temps, un Fonds national de développement des collectivités autonomes (Fndca) devrait être opérationnel pour la mobilisation des ressources et un financement durable des collectivités. “Ce qui implique que la loi créant le Fonds soit adoptée, les outils de gestion et organes de gouvernance installés et qu’une dotation initiale soit inscrite au budget de l’État”, propose le rapport. Pour renforcer la gouvernance locale et la performance institutionnelle, la création d’une plateforme digitale de suivi de décentralisation est prévue avant la fin 2026.
Par ailleurs, d’après les termes de la feuille de route, de 2026 à 2035, il faut identifier les compétences transférées, planifier l’accompagnement nécessaire, puis former et appuyer techniquement les collectivités, enfin suivre et évaluer la mise en œuvre effective des compétences par les collectivités. “De cette manière, 50 % des compétences devraient être transférées aux collectivités à l’horizon 2030. Le hic est qu’à terme, ce sont 87 compétences regroupées en 10 domaines de compétences qui doivent être transférés aux provinces, et 54 compétences regroupées en sept domaines de compétences doivent être transférées aux communes. D’où la nécessité d’accélérer le pas”, conseillent les auteurs du rapport.
“Le 29 juillet 2026, le maire de la Commune du 5e arrondissement de N’Djaména et deux responsables de cette collectivité ont été suspendus par l’Autorité indépendante de lutte contre la corruption (Ailc) pour manquements graves ; le 16 juillet 2026, le Vice-Premier ministre a adressé une lettre aux délégués généraux du gouvernement auprès des provinces, présidents des conseils provinciaux et responsables des services techniques de son ministère, pour fixer des orientations et directives sur la restauration de l’autorité de l’État, la transparence financière et la sécurité des citoyens”.
Les auteurs du rapport sont des chercheurs du Cedys, dont les trois piliers sont : “Société-Gouvernance-Sécurité”. Le Cedys est un centre indépendant de toute tutelle gouvernementale. Son objectif est de soutenir et renforcer un débat informé, afin de contribuer au développement des pistes de solutions destinées au bien-être des populations au Tchad, en Afrique centrale et au Sahel.
Roy Moussa
