Crise de la justice sociale au Tchad

Depuis quelques années, en observant la vie nationale, il me vient à l’esprit un constat regrettable: la justice sociale semble avoir quitté notre société. Au regard de ce constat, on se pose la question suivante: existe-t-il d’hommes intègres au Tchad?

à tous les niveaux de la vie nationale et en particulier au sein des administrations, il n’existe quasiment plus de notion minimale de justice, d’équité et de transparence. Chacun fait de son mieux pour accéder à des droits ou avantages qui ne lui sont pas dus ou chacun essaye de faire profiter à ses proches des privilèges indus ou de tirer profit de sa position pour gagner des avantages hors-la loi. Ces faits sont visibles dans les recrutements, l’octroi des marchés ou toutes autres possibilités qui s’ouvrent. L’inexistence de concurrence ou le refus de transparence par la mise en place des méthodes ou moyens frauduleux sont décriés chaque fois que des faits de corruption s’observent.

Ces derniers temps, tous les actes de recrutement à la Fonction publique ne respectent aucunement l’inclusion, l’équité, la transparence et la justice distributive dans le pays. Une opportunité de marché ou de recrutement est une manne qui tombe dans la main de celui/celle chargé(e) du dossier. Il s’agit alors d’opportunité d’affaires juteuses. Se sert mieux qui a le dossier en main. Pour les recrutements, cela se traduit par des listes monocolores des personnes qui appartiennent exclusivement à une seule communauté ethnique, politique, religieuse ou régionale. Les autres jeunes Tchadiens aspirant aux mêmes droits ou espérant appartenir à une même nation sont largement exclus comme si leurs études à eux ne les destinent à aucune place dans les recrutements publics.

Certains concours sont lancés pour tromper les jeunes diplômés qui courent dans tous les sens pour s’endetter, quémander de l’argent aux proches ou faire des travaux pénibles pour gagner un peu d’argent ou encore ils s’endettent et certains jeunes sans ressources financières amènent leurs parents à vendre leur bétail pour préparer les dossiers de recrutement et payer des cautions prohibitives de candidature dont les montants ne cessent de grimper. Certains malheureux, ne pouvant réussir à avoir de l’argent pour le dossier, se voient obligés d’abandonner sans espoir. Au bout, ils ne seront retenus qu’à concourir. Le comble: pendant que les jeunes courent dans tous les sens pour constituer le dossier de candidature ou au moment où le concours se déroule, la listes des admis est bien établie d’avance, lassant dans le désarroi des jeunes qui ne savent à quel saint se vouer. Pire, il ne leur est pas permis de retirer leur dossier pour postuler à un prochain concours. Le cycle de démarche recommence indéfiniment. Pour certains chanceux qui auraient pu candidater et concourir, ce n’est pas leurs copies qui sont corrigées mais leurs noms ou leur identité. On retrouve ainsi parmi les candidats reçus des personnes qui n’auraient même pas concouru. Ce faisant, on écarte souvent des candidats aussi valeureux et intellectuellement mieux outillés au profit des jeunes bien plus médiocres ou des détenteurs de faux diplômes qui truffent la Fonction publique ou des services privés.

Il y a quelques années, l’Etat a instauré le quota régional géoponique dans les concours publics. Qu’en est-il dans le recrutement à la Fonction publique et les nominations à des postes de responsabilité? Des listes aussi ridicules d’individus de la même appartenance régionale, ethnique, politique ou religieuse sont plaquées à la connaissance des citoyens, ce qui scandalise les jeunes ayant des qualifications remarquables et aptes à œuvrer pour le développement de leur pays. Où est donc la géopolitique instaurée pour favoriser tous les jeunes tchadiens ? Résultat : dans certains services, on a l’impression d’être dans un village, un canton, dans une région ou dans un cercle religieux.

Dans ce contexte, lorsqu’un concours ou un recrutement est annoncé, ce sont les responsables en charge de l’organisation qui se répartissent les places disponibles ou ceux-ci composent la liste avec des noms qui leur sont transmis par des personnes haut placées. Aussi, la liste est composée en fonction des espèces sonnantes et trébuchantes. Parmi les personnes qui offrent ces espèces, il faut encore avoir la chance d’être le plus offrant ou le plus chanceux car il y a encore un choix à opérer par rapport à la valeur des enveloppes proposées avant le résultat du recrutement. Les candidats malheureux ne peuvent être remboursées ni ne peuvent se plaindre.

Pourquoi ne pas instaurer un concours de recrutement à la Fonction publique et le faire corriger par une équipe neutre et intègre? Pourquoi ne pas favoriser un recrutement inclusif, équitable et juste au profit des jeunes ?

Le Tchad dispose d’une Assemblée nationale qui devrait au moins interpeller le ministre de la Fonction publique et celui en charge de l’Enseignement supérieur sur les scandales de recrutement et d’octroi de bourses d’études. Tous ces scandales passent sous silence et les jeunes continuent à être choqués. Sans solution et sans espoir, ils s’adonnent à l’alcoolisme et aux comportements déviants faute d’opportunités d’études ou de travail. Le nombre des jeunes frustrés ne fait qu’augmenter.

Alors, posons-nous cette question: pourquoi il y a tant d’insécurité, d’incivisme et d’actes de banditisme que nous décrivons tous les temps et pourquoi y a-t-il la radicalisation des jeunes et le terrorisme contre lesquels nous recherchons des solutions complexes par les armes, alors que la solution simple est dans la promotion de la justice sociale qui n’est pas si compliquée?

Les politiciens et les administrateurs véreux oublient ou feignent d’oublier que ce sont ces injustices qui concourent en partie à nourrir les ressentiments, le terrorisme et toutes les formes de banditisme qui gangrènent notre société.

Dans leurs discours officiels, les politiciens nous serinent les oreilles sur l’unité nationale, la cohésion sociale, la paix, la stabilité, la justice sociale, la transparence, l’équité, la promotion de la jeunesse, la bonne gouvernance, la politique de l’excellence, l’amour de la patrie, la lutte contre la radicalisation des jeunes, l’union sacrée contre le terrorisme, etc. Tout ceci est un leurre si les gouvernants sont incapables d’instaurer la moindre justice sociale pour le développement du pays. Le comportement des gouvernants donne le sentiment à certains jeunes que leur pays est ailleurs. La politique d’exclusion sociale ne profite pas au pays et elle a toujours ses conséquences à court, moyen ou long terme. C’est pourquoi, de nos jours, il y a la promotion des médiocres, des semi-lettrés ou même des illettrés qui occupent des fonctions qui ne leur conviennent aucunement et qui narguent les intellectuels qu’ils tiennent sous leurs pieds. L’administration est devenue aussi inefficace qu’inutile dans certains domaines ou on fait fi des mérites et de résultat. C’est ainsi que dans certaines administrations, parler français ou l’arabe littéraire énerve les détenteurs des postes indus. Leurs travaux de conception sont systématiquement confiés, voire sous-traités aux personnes externes ayant des compétences contre des espèces sonnantes.

Que croire lorsque les gouvernants prônent des valeurs, mais elles font le contraire?  Ils clament la justice sociale et c’est l’injustice qui est promue; l’équité, mais c’est la discrimination qui prévaut; l’unité des fils du pays, mais c’est la division, le tribalisme, le sectarisme, le communautarisme qui règnent; la transparence et la bonne gouvernance, mais c’est la corruption, le népotisme et la kleptomanie qui ont droit de cité; la culture de l’excellence, alors que c’est la médiocrité qui est encouragée et se généralise. Les discours officiels vantent la politique de technocratie (“l’homme qu’il faut à la place qu’il faut.”, “la culture de l’excellence”), mais le constat est décevant. Conséquence, la démotivation se généralise dans les services.

Dans ce contexte, comment convaincre la population et en particulier les jeunes sur la nécessité de l’école quand on sait que les diplômés aptes sont au chômage et les illettrés et faux diplômés sont dans les bureaux? Où sont passées les valeurs cardinales de la société?

Ces constats amers forcent les citoyens à perdre l’espoir et le respect. Que dire lorsque les gouvernants perdent l’honneur et la crédibilité à tous égards? Dès lors, la déliquescence de l’administration publique ne surprend guère personne. Quel en sera le résultat pour l’avenir du pays?

Lazare Tikri Serge,trikisergio@gmail.com