L’art du temps, pour une identité propre

C’est ce qui caractérise Djimtoingar Ngaro Magnenan connu sous le nom d’artiste “Sam Négro”. Il a décidé de réapparaître cette année 2026, dans l’espace culturel et artistique, en ressortant l’un de ses arts qu’il affectionne le plus : peindre à partir des pigments naturels, pour donner une identité locale propre aux espaces et lieux.

Artiste-musicien instrumentiste (bassiste), peintre-plasticien et designer, son parcours artistique et culturel est jonché de hauts faits, depuis les années 80 lorsqu’il évoluait dans le groupe musical Sao Cadet à Sarh. Vers les années 90, avec son complice, le regretté Pablo (de son vrai nom Pyengar Kimto) et d’autres compagnons, ils fondent le mythique groupe “Ikun”. Un groupe qui promeut une nouvelle musicalité tchadienne, et réoriente le tempo de l’univers musical tchadien vers les rythmes du terroir, notamment le “Sai”. Fort de cette empreinte qui a fait des émules au niveau local, le groupe met le cap en 1994, sur l’Afrique de l’ouest et s’installe durablement à Lomé (Togo). De là, Sam Négro va se retrouver en immersion, en parcourant l’Afrique de l’ouest, l’Europe et enrichit son art, aux contacts des expériences diverses. Revenu au bercail courant 2005, il entre en hibernation après ce long séjour en Afrique de l’ouest et l’Europe, se retire dans son terroir natal du Logone oriental pour se ressourcer.

Nommé Ambassadeur du Parc national de Zakouma depuis 2022, par l’Agence de l’écotourisme Ecos-Tchad, qui organise des excursions annuelles, Sam Négro a choisi cette année 2026, l’Espace culturel Talino Manu (Ectm) comme pied à terre, pour installer son “laboratoire à ciel ouvert”. Faire de l’Ectm une galerie, en accord avec le directeur de l’espace Youssouf Djaoro, toujours très attentif aux artistes, qui a perçu dans la proposition émis par ce dernier, le savoir-faire et l’originalité du travail à réaliser. Le premier objectif, concerne une partie de l’espace, notamment le café-restaurant et ses six boucaros au sein du jardin, qu’il faut habiller. Il s’y attelle de janvier 2026 à août 2026. Dès 7 h du matin, juste après l’arrivée du directeur de l’Espace Talino Manu au bureau, l’on voit apparaître la frêle stature de Sam Négro sur le haut duquel pendent des dreadlocks fins rebelles, qui quelques fois s’échappent de sous son bonnet aux couleurs des rasta men. Préalablement, les six boucaros ont été dévêtus de la peinture initiale, les murets décapés et poncés. Avec une règle en T, des équerres, compas, crayons et autres outils, il dessine et trace des figures géométriques diverses. Entre le cubisme et la symbolique qui sont des courants de pensée du domaine de l’art plastique, il y a matière à interrogation, tant les propositions fascinent et vous fixe. L’agencement des figures qui s’imbriquent, se complètent, et se côtoient est d’une solidarité remarquable. Surtout lorsque l’artisanat d’art s’en mêle.

Il prend possession des lieux, s’assied sur une chaise, dispose quatre seaux en plastique devant lui. À côté de trois des quatre seaux sont déposés des sachets contenant de la terre rouge ocre, noire et blanche. Il sort de son sac un tamis, prend une poignée de cette terre la tamise pour envoyer la poudre au fond du seau et remet les granulées dans le sachet indiqué, une fois la quantité voulue obtenue. Puis y ajoute une quantité d’eau, le mélange, ensuite ajoute de la colle bois liquide à défaut de gomme arabique ce jour, dit-il, pour “fixer le mélange”. Patiemment à l’aide d’un bois, il mélange jusqu’à obtenir une composition homogène d’un liquide visqueux, pas trop épais. Le même rituel se répète pour les autres composantes. Puis, un travail d’étalage de la couche de peinture au pinceau d’effectue avec minutie, sur la partie y dédiée, jusqu’à ce que les formes s’affirment par la couleur rouge ocre, noire ou blanc cassé. “Mon art, c’est l’art du temps pour une identité propre”, aime-t-il définir son travail réalisé à partir des matériaux locaux au rang desquels figurent en bonne place également les calebasses et cauris, dont Sam Négro a l’art de transformer en objets de décoration intérieure ou de parures, en fonction des besoins exprimés.

 

Quand les matériaux locaux s’invitent

Lorsque Sam Négro s’installe et travaille, son regard passe et repasse. Tout comme ses mains qui appliquent et étalent sur les surfaces, la peinture composée à partir des pigments aux trois couleurs (ocre, noir et blanc cassé) prélevés dans la nature. Loin d’être un alchimiste, c’est un artiste qui choisit d’exprimer son art autrement, naturellement, en cohérence avec l’environnement qui nous entoure. C’est cela, Sam Négro avec sa science de l’art, basé sur l’observance et l’écoute de la nature, qui lui procure inspiration et matériaux d’expressions : le kaolin qui est de la terre qui renferme des pigments ocre et noir, le calcaire, ainsi que la gomme arabique. Des matériaux locaux et naturels qu’il va souvent chercher à l’intérieur du pays, lorsque son stock s’épuise.

Le choix des trois couleurs est d’une grande importance dans sa philosophie et sa vision : “Je n’ai pas besoin d’aller loin pour expliquer le choix de ces trois couleurs. Ce sont les trois couleurs que nous avons sur notre terre africaine. Peut-être qu’il y en a d’autres que je n’ai pas encore découverts. Aujourd’hui, je suis arrivé à un niveau où j’ai aussi découvert le vert que je vais prochainement utiliser. Je continue toujours mes recherches sur les couleurs, en lien avec notre environnement. Le noir, l’ocre et le blanc pour exprimer quelque part mon panafricanisme aussi, parce que tout Africain qui viendra visiter cet espace va se retrouver dans son univers naturel et dans un cadre qui lui parle”, explique-t-il avec conviction.

 

Un alliage entre art, culture et tourisme urbain

Aujourd’hui, le côté jardin de l’espace porte un visage. Le pourtour du café restaurant, ses piliers, ainsi que les six boucaros qui l’entourent, sont habillés avec des designs naturels, imprimé avec art, vision et patience. Lorsque vous vous asseyez sous un boucaro, la vue du cadre verdoyant de l’espace, offre un merveilleux contraste, et vous installe dans un environnement, où le gazouillis des oiseaux qui descend en même temps que l’air qui passe et repasse, vous détend véritablement. L’espace est devenu une véritable source d’inspiration. L’intérieur et l’extérieur des boucaros sont autant d’encyclopédies, qui racontent des histoires, à travers les figures, figurines, visages, objets divers de l’artisanat d’art (poterie, masques, …). Pour qui sait observer et lire les images, le premier écrivain tchadien, Joseph Brahim Seid est présent avec son recueil : “Au Tchad sous les étoiles”, ainsi que les Sao entre mythe et légende avec leur histoire et objets, etc. Les cauris occupent également une place de choix dans cet univers décoratif et portent des messages.

Un défilé incessant s’observe à longueur de journée, des élèves, étudiants, artistes et sportifs, les enfants accompagnés des parents, qui viennent flâner et faire du shooting photo, pendant ou en dehors des périodes des festivals et expositions. Il est indéniable que Sam Négro a contribué à faire de l’Ectm, un cadre qui promeut art, culture, tourisme urbain et qui parle à un public de tous les âges.

Roy Moussa

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