Le retour à pas feutré de l’armée française au Tchad

En novembre 2024, le régime de Mahamat Idriss Déby Itno dénonçait avec fracas les accords de coopération militaire liant le Tchad à la France. Un revers majeur pour Paris, déjà contraint de se retirer du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Dix-huit mois plus tard, les militaires français effectuent un retour discret, sous une forme allégée. Une situation qui inquiète l’opinion.

En novembre 2024, la rupture de la coopération militaire entre le Tchad et la France était officialisée. Une décision qui marquera durablement Jean-Noël Barrot, ministre français des Affaires étrangères. En effet, le 28 novembre 2024, à peine avait-il quitté N’Djaména après un entretien avec le président Mahamat Idriss Déby Itno qu’il apprenait, en plein vol, la dénonciation des accords de défense par les autorités tchadiennes. Dans la foulée, le Tchad imposait un calendrier particulièrement contraignant. Les forces françaises devaient évacuer, de manière “non négociable”, leurs trois emprises militaires avant le 31 janvier 2025. Une nouvelle fois, l’armée française était contrainte de quitter précipitamment un pays partenaire, son pré carré à l’égard de qui le ton est souvent paternaliste. Après Bamako, Ouagadougou et Niamey, le Tchad portait un nouveau coup à la présence militaire française en Afrique. À l’époque, cette décision soudaine avait suscité de nombreuses interprétations. Certains y voyaient la conséquence de l’attitude du ministre tchadien des Affaires étrangères d’alors, Abdéramane Koulamallah, jugée peu diplomatique. D’autres évoquaient des désaccords sur le calendrier politique interne. Mais selon une source diplomatique française, la véritable explication se situerait ailleurs. Depuis le déclenchement de la guerre au Soudan en 2023, le territoire tchadien serait devenu une plateforme logistique utilisée dans le cadre des opérations d’aide des Émirats arabes unis aux Forces de soutien rapide (Fsr) du général Mohamed Hamdan Daglo, dit Hemedti. Dans ce contexte, la présence militaire française apparaissait comme un facteur de contrainte pour des opérations menées dans une grande opacité. Selon cette même source, Abou Dhabi aurait exercé des pressions sur N’Djaména afin de préserver la discrétion de ces activités, l’importance des moyens financiers engagés par l’émirat pétrolier ayant pesé dans les arbitrages tchadiens.

 

Des menaces sur tous les fronts

Dix-huit mois plus tard, le contexte sécuritaire régional s’est profondément dégradé. À l’Est du Tchad, la guerre au Soudan a pris une tournure inquiétante pour N’Djaména. Le pouvoir tchadien est régulièrement accusé de soutenir les Forces de soutien rapide, aujourd’hui en difficulté face à l’armée soudanaise du général Abdel Fattah al-Burhan. Les revers des Fsr et les avancées des forces loyalistes font peser un risque de débordement du conflit vers le Tchad. Des incidents transfrontaliers ont déjà été signalés, notamment dans la zone de Tiné, où des frappes aux origines brumeuses jusqu’alors ont causé plusieurs victimes civiles. Face à cette détérioration, les autorités tchadiennes ont fermé, en février, la frontière avec le Soudan sur près de 1300 kilomètres après plusieurs incursions de groupes armés. Cette mesure n’a cependant pas empêché une attaque de drones menée, dit-on, depuis le territoire soudanais contre la localité de Tiné, le 18 mars 2026, faisant 19 morts selon les autorités.

À l’Ouest, la menace djihadiste reste persistante. Début mai 2026, Boko Haram a lancé plusieurs attaques contre des positions de l’armée tchadienne dans le bassin du lac Tchad. L’une des attaques les plus meurtrières, sur l’île de Barka Tolorom, aurait coûté la vie à vingt-trois soldats selon le bilan officiel, certains témoignages évoquant un nombre plus élevé.

Au nord également, la situation demeure tout aussi fragile. Malgré une coopération sécuritaire avec les forces du maréchal libyen Khalifa Haftar, les résultats restent limités. Une opération menée fin février 2026 dans le sud libyen contre les hommes de Mahamat Wardougou, chef toubou opposé à Haftar et soutenu par Tripoli, s’est soldée par un revers pour les forces engagées. Cette vaste zone désertique continue de servir de refuge à divers groupes armés, réseaux de contrebandiers et trafiquants. Le Fact (Front pour l’alternance et la concorde au Tchad), à l’origine de l’offensive ayant conduit à la mort du maréchal Idriss Déby Itno en 2021, ainsi que le Ccmsr (Conseil de commandement militaire pour le salut de la République), restent des facteurs d’inquiétude pour le pouvoir tchadien.

Par ailleurs, depuis la vague d’arrestations d’opposants et l’assassinat du président du Parti socialiste sans frontières, Yaya Dillo Djérou Bétchi, en février 2024, plusieurs sources évoquent l’émergence de nouvelles dynamiques de recomposition de groupes armés dans le nord du pays, quoi de plus s’inquiéter. Selon la Lettre du Continent, spécialisée dans l’actualité politique, diplomatique, économique et sécuritaire de l’Afrique), la coopération sécuritaire engagée avec la Turquie depuis 2023 ne permet pas de répondre efficacement à l’ensemble de ces défis. Les drones acquis par le Tchad seraient partiellement immobilisés en raison de difficultés de paiement, limitant les capacités de surveillance. Dans le même temps, les partenariats avec la Russie et certains pays du Golfe sont jugés peu efficaces ou politiquement ambigus, notamment en raison de leurs positions divergentes dans le conflit soudanais.

 

Un rapprochement discret

C’est dans ce contexte de vulnérabilités multiples qu’un rapprochement progressif s’est opéré entre Paris et N’Djaména. Selon une source sécuritaire tchadienne, le général Ahmed Kogri, conseiller du président Mahamat Idriss Déby Itno, aurait joué un rôle déterminant dans la reprise du dialogue entre les deux capitales. La visite du président Mahamat Kaka à Paris en janvier dernier a marqué une étape importante dans cette normalisation. Derrière les déclarations diplomatiques, les deux parties partageaient un intérêt commun : pour N’Djaména, la consolidation du pouvoir ; pour Paris, le maintien d’un ancrage stratégique dans une région où son influence s’est fortement réduite. “La présence française est désormais réduite, sans base permanente ni déploiement massif de troupes. L’objectif est de maintenir des capacités d’intervention limitées tout en minimisant l’exposition politique et militaire”, justifiait le président français Emmanuel Macron dans une émission datée de mai 2026. Selon plusieurs sources françaises, cette nouvelle architecture sécuritaire (le redéploiement des troupes françaises au Tchad) devrait être pleinement opérationnelle à partir d’août 2026, même si certaines activités préparatoires auraient déjà débuté en juin avec l’arrivée de personnels militaires. Des soldats français auraient ainsi été aperçus lors de certaines opérations liées à la mise en place d’infrastructures sécuritaires, notamment lors de l’inauguration d’un poste de commandement à Wour, dans le Tibesti, dans le cadre d’un projet financé par l’Union européenne et mis en œuvre par Expertise France.

 

Un gain symbolique pour Emmanuel Macron

Ce n’est pas la première fois que le Tchad se retire de la coopération militaire avec la France avant d’y revenir. En 1975, sous le président feu Ngarta Tombalbaye, les forces françaises avaient quitté le pays dans un contexte de tensions politiques. Trois ans plus tard, face à une dégradation sécuritaire incontrôlée, le régime sollicitait à nouveau Paris, donnant naissance à l’opération Tacaud. Sous feu président Général Félix Malloum Ngakoutou Ngonn Beindi, le même scénario s’était observé. Un demi-siècle plus tard, la logique demeure similaire. Dans les périodes de crise, les alliances se défont et se reforment au gré des urgences sécuritaires mais surtout, au gré de l’urgence de préservation du pouvoir, au grand désespoir du peuple tchadien. Pour Emmanuel Macron, ce retour discret constitue un signal diplomatique non négligeable. Son second quinquennat a été marqué par l’effondrement progressif du dispositif militaire français au Sahel, avec les retraits successifs du Mali, du Burkina Faso, du Niger, du Sénégal et du Tchad. À quelques mois de la fin de son mandat, cette recomposition partielle offre à l’Élysée un argument politique.

Lissoubo Olivier Hinhoulné

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