C’est ce que conseille le Centre d’études des dynamiques sociales (Cedys) basé à
N’Djaména, dans son rapport du mois d’avril 2026, qui vient d’être rendu public.
Les auteurs du présent rapport, Dr Yamingué Betinbaye, Babouh Tih-Kwada Elisabeth et Ndilbé Mbaïnguem François, tous chercheurs au sein du Cedys, font une recommandation en 4 points : le Tchad devrait prendre ses distances avec les belligérants et jouer un rôle plus neutre, comme lors de la guerre du Darfour en 2003, en mettant en avant son rôle humanitaire ; le Tchad devrait développer des partenariats propices pour améliorer ses capacités à assurer une surveillance plus efficace de sa frontière avec le Soudan, afin d’éviter que sa fermeture ne dure dans le temps ; il est utile de renforcer le soutien socio-économique aux communautés d’accueil et développer des réponses humanitaires plus inclusives, privilégiant une insertion durable des réfugiés dans les zones d’accueil ; les acteurs internationaux devraient travailler à mettre un terme au conflit soudanais en mettant la pression sur les sponsors des belligérants afin qu’ils arrêtent leurs appuis.
Ces recommandations suivent une analyse de la situation effectuée par les auteurs, à partir de la genèse de ce conflit, qui a débuté le 15 avril 2023, lorsque des affrontements ont éclaté à Karthoum, opposant les paramilitaires des Forces de soutien rapide (Fsr) aux éléments des Forces armées soudanaises (Saf). Cette “guerre des généraux” qui oppose encore aujourd’hui Al-Burhan et Hemedti indique l’analyse, était de prime abord une guerre pour le contrôle du pouvoir d’État. Progressivement, elle s’est muée en une guerre d’attrition, avec des combats sanglants, notamment dans le Darfour, frontalier avec le Tchad. L’analyse rappelle que “Dès le début de ce conflit soudanais, il inquiétait déjà sérieusement les autorités tchadiennes. D’abord, parce que le Tchad a déjà subi très durement les répercussions de la guerre du Darfour au début des années 2000. Ensuite, à cause de la longueur de la frontière, de sa porosité et du continuum anthropologique et sociologique au niveau du Darfour, le Tchad redoutait que l’afflux des personnes qui fuient les combats ne devienne hors de contrôle pour lui. Enfin, les autorités du Tchad redoutaient un débordement de ce conflit soudanais sur le sol tchadien. Trois ans après le déclenchement de la guerre, ces différentes peurs sont confirmées”, font observer les auteurs de l’analyse.
Dans cette crise, qualifiée par l’Onu comme l’une des pires catastrophes humanitaires au monde, le péril humanitaire redouté n’a pas pu être évité, indique l’analyse. Ses auteurs relèvent les chiffres éloquents illustratifs. “Environ 13 millions de personnes ont été déplacées de force depuis avril 2023, dont environ 4,4 millions dans les pays voisins. Le Tchad accueille à lui seul 1,3 million de ces réfugiés, soit près de 30 %. Par ailleurs, 70 % des hôpitaux ne sont plus opérationnels au Soudan. La famine est confirmée dans les provinces du Darfour du Nord et du Kordofan du Sud. À l’inverse, les ressources locales et l’aide internationale pour adresser ces défis s’amenuisent. Les appels du Tchad et des agences humanitaires ne sont pas suivis de la mobilisation internationale escomptée”. Sur le plan sécuritaire, ajoute le rapport, les combats se poursuivent sur plusieurs théâtres. Ils se rapprochent dangereusement de la frontière tchadienne. “Entre le 25 décembre 2025 et le 18 mars 2026, des incursions répétées au Tchad ont fait officiellement près de 30 morts, dont des soldats tchadiens. Face au risque de débordement du conflit sur son sol, le gouvernement tchadien a décidé de fermer sa frontière avec le Soudan le 23 février 2026. Seulement, compte tenu de la longueur de cette frontière très poreuse et sans barrières naturelles, les capacités réelles du Tchad à faire suivre d’effet une telle décision pourraient être questionnées, à juste titre”.
Observer la neutralité
Quoique le Tchad semble payer un lourd tribut dans cette guerre au Soudan, poursuit le rapport, il est régulièrement cité parmi les puissances régionales impliquées dans ce conflit. Le pays est ainsi accusé de transférer et acheminer aux paramilitaires des Fsr, des armes et des matériels militaires fournis par les Émirats arabes unis. Le Tchad a toujours réfuté avec force ces accusations. Néanmoins, le 15 décembre 2025, l’Ong soudanaise Priority Peace Sudan a quand même déposé à ce propos, un signalement contre des hauts responsables de l’État tchadien à la Cour pénale internationale (Cpi).
“Toutefois, le Tchad n’en demeure pas moins perçu par bien des observateurs internationaux et soudanais comme jouant un rôle ambigu dans ce conflit. Tandis que cette guerre civile, présentée par l’Onu comme la plus grande crise humanitaire au monde, entre dans sa 4e année, le Tchad devrait réaffirmer son rôle humanitaire dans ce conflit, en adoptant un positionnement plus neutre vis-à-vis des différents acteurs soudanais”, conseille le Cedys.
Roy Moussa
