“Il faut donner de la valeur à son métier et exister à travers”

L’artiste pluriel qu’on ne présente plus, Maoundoé Célestin s’est vu décerner encore le titre d’Ambassadeur, ce mois d’avril. Il en parle au cours de cette interview, ainsi que de son centre “Au nom de l’art” en plein développement situé à Bakara. Il en profite pour annoncer les activités de la 3e édition du festival “Au cœur de l’art” qui se tiendra du 4 au 10 mai 2026, parrainé par le célèbre As’Alfo du groupe ivoirien Magic System.

Un autre titre d’Ambassadeur s’ajoute, cette fois-ci : “Ambassadeur itinérant de la ville de N’Djaména”. Qu’est-ce que tu ressens à travers cette énième distinction ?

De la fierté d’appartenir à un corps qui a toujours été négligé, et surtout de la reconnaissance pour mon métier d’artiste. Aujourd’hui, nous sommes invités à des tables et on nous écoute attentivement. Voilà ce que je ressens dans mon parcours. Mais en tant qu’homme, c’est le fait que j’ai décidé de rentrer au Tchad et de prendre le risque d’entreprendre. Ce qui n’était pas évident il y a 5 ans, mais aujourd’hui, le résultat est là. Normalement, tout le monde est sensé aller hors du Tchad pour réussir, et dans mon domaine surtout, lorsqu’on revient au pays, tu es vu plus ou moins comme un échec. Le fait d’accepter de porter cette casquette d’échec et se dire qu’il est possible de se reconstruire à partir d’ici et surtout d’avoir réussi, me donne un sentiment de fierté sur le plan personnel.

Maintenant, il faut préciser qu’être Ambassadeur de marque pour les produits, c’est que ton image sert à faire vendre ces produits. Comme c’est le cas où je le suis pour Airtel, les Brasseries du Tchad (Bdt) ou la banque. Mais être Ambassadeur de bonne volonté, c’est qu’on compte sur ta notoriété pour mobiliser des fonds pour construire des classes ou des forages d’eau par exemple. Tu te mets au service des causes d’utilité public, pour sensibiliser les gens, etc. C’est le cas pour la ville de N’Djaména où par exemple, l’idée est d’utiliser mon image pour mobiliser, rassembler les jeunes, les sensibiliser et leur dire qu’il ne faut pas attendre tout de l’État, pour être Ambassadeur de son quartier pour le rendre propre par exemple. Certes, l’État est là pour créer des structures mais ta situation est personnelle et tu dois te prendre en main pour entreprendre.

Le fait d’être Ambassadeur me crédibilise et me donne de la valeur pour élargir le champ de mes activités, afin d’impacter positivement les jeunes, surtout dans les domaines de l’entrepreneuriat culturel, social, économique, ainsi que de l’éducation. Quand je suis rentré, ma première mission était de démontrer qu’un artiste peut produire et créer de l’économie. Celui qui crée l’économie existe socialement et celui qui existe socialement est une évidence. Ce que nous faisons, Afrotronix et moi en ce moment, c’est un travail des précurseurs dans notre domaine. Nous sommes comme le Roi Pélé qui a inspiré des milliers de jeunes footballeurs. Mais viendra un jour où des Mbappé surgiront pour profiter des voies que nous traçons actuellement, puisqu’il y a de la place pour tous. Donner de la valeur à notre métier et se rendre compte qu’on peut faire partie des décideurs, c’est quelque chose de fondamental. Nous sommes en train de changer les règles et cela me rend fier.

L’un des axes de ton travail qui est très remarquables aussi, c’est celui d’allier l’art à l’économie, à partir de la production des objets d’art à base de poterie et des sculptures en plastique. Est-ce que cela se vend et permet de générer des ressources ?

Justement du côté musical, ça marche et les chiffres peuvent parler. Si tu es un artiste tchadien capable de toucher 100 000 personnes qui peuvent acheter ces objets à 1000 francs CFA la pièce, cela te fait 100 millions francs CFA. Si la pièce est vendue à 500 francs CFA, tu gagnes 50 millions francs CFA. Et cela, point n’est besoin de discours économiques, juste une étude du marché suffit. Pourquoi le Tchadien va en Turquie acheter des tasses ? C’est parce que la Turquie lui propose.  Alors propose lui également les tasses en poterie fabriquée à Gaoui et qui lui ressemblent. C’est la manière de faire comprendre cela qui importe, et non le fait de penser que le bon choix est celui qui vient de l’extérieur. Même dans la précarité, on peut sortir où trouver du beau économiquement.

Pour revenir au centre qui se transforme de jour en jour ?

Déjà, notre 1er objectif est de nous positionner pour créer pour les jeunes un centre de formation, de création et de production. C’est ce qui se fait en ce moment et j’en suis fier. Ensuite, nous tenons à être autonomes, c’est-à-dire utiliser le côté dérivé de la musique. Aujourd’hui, on peut à partir du centre faire la location du bus, le service traiteur, la restauration, avec un effectif du personnel salarié de plus de 20 personnes ici au centre. Un autre aspect du projet qui me tient à cœur, c’est le volet académique. Avec la construction d’une école pour les jeunes, afin qu’ils apprennent aussi les métiers de la musique, et faire de la formation musicale à la base. Contrairement à ceux qui disent que l’art ne nourrit pas son homme, je m’inscris en faux. À partir de l’école, que tu sois musicien, sculpteur, peintre ou autre, tout dépend de ta vision et des objectifs que tu te fixes. Le diplôme ne donne pas automatiquement du travail, or dans l’art, ce sont des métiers.

Quelles sont les grandes activités prévues cette année 2026 ?

Déjà du 4 au 10 mai 2026, la 3e édition du festival “Au cœur de l’art” se tiendra ici, avec des monuments comme As’Alfo de Magic System qui est le parrain de cette édition. L’édition de cette année est axée beaucoup plus sur le côté formation, création d’emplois et échanges d’expériences avec les jeunes. As’Alfo par exemple, nous dira comment a-t-il fait pour réussir dans l’art et à s’imposer sur les scènes nationales et internationales. Didier Awadi et les autres également seront là pour ces moments d’échanges et de partages d’expériences. Il sera également organisé le symposium de la sculpture. La musique ici nous permet de dévoiler les autres domaines de l’art, pour mieux les faire connaître. Cette édition ne sera pas beaucoup festive.

Interview réalisée par Roy Moussa

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