Le Mps sort du mutisme face aux critiques

Le 11 mars 1990, à Bamina, des combattants tchadiens opposés au régime dictatorial du président Hissène Habré se réunissaient pour donner naissance à un mouvement armé, le Mouvement patriotique du salut (Mps) autour du colonel Idriss Déby Itno, avec pour objectif la conquête du pouvoir. Quelques mois plus tard, leur offensive les conduisait à N’Djaména, précipitant la chute du régime Habré. Depuis lors, le Mps n’a cessé de diriger le pays, porté à l’origine par une promesse de liberté et d’ouverture démocratique. 36 ans après, le parti est à son tour face à des critiques récurrentes : arrestations arbitraires, disparitions inexpliquées, gouvernance contestée et un bilan socio-économique diversement apprécié par l’opinion. À l’occasion de cet anniversaire, son secrétaire général, Aziz Mahamat Saleh, également ministre d’État, conseiller spécial du chef de l’État a accordé une grande interview à N’Djaména Hebdo. Avec lui, nous explorons les enjeux de démocratie, de libertés publiques, de développement et les perspectives à venir.

Le 11 mars dernier, vous avez commémoré les 36 années de votre formation politique, le Mps. Quel bilan tirez-vous de ces décennies au pouvoir pour la vie politique tchadienne ?

Merci à N’Djaména Hebdo pour cette occasion inédite d’échanges sur les aspects économiques, sociaux et politiques de notre pays. Trente-six ans, effectivement, si c’était l’humain, c’est encore l’âge de l’évolution, de la maturité. Le Mps, à sa création, quelques mois après sa prise de pouvoir en décembre 1990, a été le parti de la libération du Tchad. Nous étions dans une dictature sans commune mesure. Aujourd’hui, que ce soit N’Djaména Hebdo ou les centaines d’organes de presse, ils sont créés grâce au Mps. C’est la liberté politique. Nous sommes partis d’un parti unique pour être aujourd’hui à 336 partis politiques. Nous avons la liberté d’association, des milliers d’associations, la liberté d’aller-venir, la liberté de presse, la liberté d’opinion. Donc le premier bilan du Mps, c’est d’abord la liberté. Le deuxième qui me semble important, c’est la démocratie. Aujourd’hui nous avons des partis politiques qui sont libres de dire ce qu’ils veulent, de concourir dans la légalité à gagner les élections. C’est ça le principe démocratique. Donc ça, c’est un des points aussi importants que le Mps garde en mémoire en termes de bilan, d’engagement historique pour sortir le peuple de la terreur et de l’instabilité, et ensemble de pouvoir reconstruire de nouvelles fondations, puisque l’État, c’était un État néant. Donc, il a fallu, en ces 36 ans, reconstruire d’abord l’État, le rebâtir pour pouvoir évoluer. Nous avions une seule université à l’époque. Nous avons presque une université dans chaque province actuellement. Je crois qu’on ne va pas rentrer dans les chiffres, mais globalement, c’est notre bilan à notre niveau. Malgré qu’il y ait des défaillances, globalement, je crois qu’au niveau politique, le Mps a gagné le pari de pouvoir ouvrir le débat aux Tchadiens pour qu’ils puissent avoir et pouvoir dire ce qu’ils veulent.

Vous parlez souvent de démocratie. Pourtant, on observe que les arrestations arbitraires, les exécutions extrajudiciaires persistent. Que répondez-vous à ces perceptions et dénonciations ?

Ça c’est le principe même de la liberté et de la démocratie, c’est-à-dire que chacun est libre de pouvoir interpréter et exprimer sa position. Mais entre exprimer sa position ou appliquer la loi, c’est deux choses différentes. Nous, on est pour l’application de la loi. Certains peuvent observer qu’il y a des arrestations arbitraires, mais l’arrestation, lorsqu’il y a une entorse à la loi, le principe démocratique voudrait qu’on réponde. Quand vous voyez aujourd’hui la plupart des arrestations, c’est pour des faits délictuels, parfois des accidents ou des conflits. Quand on est en contradiction avec la loi, on va à la justice qui est indépendante, qui vous juge et vous purgez votre peine. Ça c’est aussi le principe de la démocratie. Mais que certains puissent avoir des dénonciations, c’est leurs droits. Mais la dénonciation, elle doit être dans la loi et il y a des principes, des textes et des avocats, avec également des recours dans les différentes juridictions pour pouvoir remettre en cause une décision qui est jugée arbitraire. Ce n’est pas à nous, partis politiques, de pouvoir acquiescer cela parce que ce sont des allégations qu’on réfute complètement.

En démocratie, le principe c’est aussi d’interpeller de façon légale, ce qui, selon les citoyens, n’est pas toujours le cas…

Ils sont libres de le faire. Dans les principes de la loi, dans les institutions qui existent dans notre pays, que ce soit en première instance, en appel ou devant la Cour suprême, ou même des conventions africaines, pour ceux qui peuvent le faire, qu’ils le fassent. Vous savez, certains justiciables vont à la Cour commune de justice et d’arbitrage- à Paris, nous avons des contentieux au niveau de la Chambre de commerce et d’industrie à Paris), certains au Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements. C’est ça le principe du droit et à ce niveau, on leur laisse la latitude d’ester partout où ils veulent. Certains nous avaient même fait un certain nombre d’actions au niveau de Genève, dans le cadre des droits de l’homme, libre à eux de pouvoir le faire. C’est ça le principe de la démocratie.

Le Groupe de concertation des acteurs politiques (Gcap) et d’autres dénoncent des restrictions à leurs activités politiques. Comment analysez-vous ces critiques sur l’espace politique et le respect des règles démocratiques ?

Le Gcap existe parce que la démocratie dans notre pays existe. L’espace politique du Tchad est ouvert à tout parti. Nous avons fait l’accord de Doha où nous avons permis à tous les ex-politico-militaires de se doter d’un parti et donc chaque jour, des partis se créent. Ça, c’est la liberté de créer un parti politique pour renforcer la démocratie dans notre pays. Maintenant, il y a aussi des différences à faire. L’exercice de la démocratie, ce n’est pas l’anarchie, ce n’est pas par exemple mettre 5 000 personnes, aller à Bongor et fermer la route, ou bien interdire au gouverneur de sortir de chez lui. Ce n’est plus la démocratie, c’est l’anarchie. Ça, c’est le principe même de l’État de droit et donc chacun doit respecter les règles. Si eux-mêmes demain arrivent au pouvoir, ils ont besoin de l’application des règles pour pouvoir exercer le pouvoir. Et donc sur ça, c’est la logique. Les services de sécurité, les services de renseignement, c’est leur rôle d’anticiper pour ne pas qu’il y ait des conflits, qu’il n’y ait pas de gens qui soient en dehors de la loi. Maintenant sur les désaccords, bien évidemment, il peut y avoir des rhétoriques politiques, des politiciens qui diront qu’ils sont bloqués, qu’ils sont suivis, etc. Les suivis, nous sommes tous suivis par rapport aux actions que nous faisons quotidiennement. Tout responsable politique est suivi, dans le respect de sa vie privée. S’ils estiment qu’ils sont suivis ou qu’ils sont menacés, pourquoi ne saisissent-ils pas les autorités judiciaires pour des enquêtes ? S’ils ne font pas confiance à nos juridictions, c’est encore très grave. Ça voudrait simplement dire qu’ils bafouillent la loi, alors qu’un leader politique se réclamant de l’opposition démocratique doit faire confiance à la justice et doit la saisir à chaque fois que ses droits sont lésés.  S’ils accusent notre justice d’être partiale sans toutefois la saisir, je dirais simplement que c’est un mensonge qu’ils distillent dans le but de se faire entendre.  Les surveillances, ce n’est pas seulement dans notre capitale N’Djaména. Quand vous voyez la plupart des capitales du monde entier, vous avez des caméras sur toutes les rues. Vous rentrez dans un restaurant, vous êtes suivi. C’est dans toutes les capitales pour une question de sécurité. Nos services, peut-être, n’ont pas tous ces dispositifs, alors, bien évidemment, ils font avec ce qu’ils ont. Mais tant que quelqu’un n’est pas en désaccord avec la loi, bien évidemment, on ne peut pas nous demander à ce qu’il y ait des restrictions. Je crois qu’à ce niveau, nous en appelons à ce qu’il y ait un dialogue qui soit ouvert avec tous les partis politiques. Notre main reste ouverte et tendue à tous les partis politiques pour qu’en débat public ou privé, ils puissent nous dire leur point de vue. Nous donnons le nôtre, argument contre argument, que le peuple puisse juger. On ne peut pas se dire parti politique et ne participer à qu’une élection. C’est ça malheureusement l’idéologie du Gcap. Ils ne savent que boycotter, y compris ce qui est positif. Pour moi, c’est une association. Chaque élection, comme ils savent qu’ils vont perdre, ils boycottent. En faisant ainsi, vous n’êtes plus un parti politique. Et chaque 2 mois, vous vous réunissez 5 à 6 personnes, vous appelez 2 à 3 journalistes, vous faites une communication. C’est ça être un parti politique ? Combien de militants ont-ils ? Où sont leurs sièges nationaux ? À bien regarder ces gens du Gcap, ils ne sont suivis que sur les réseaux sociaux. Aucune autre activité de positionnement, de proposition. Ils n’attendent qu’une action pour contrecarrer. Rien de bon à attendre d’eux ! C’est la manière de changer les choses qui peut être à faire. Eh bien s’il y a des gens qui sont prêts à pouvoir aider à faire changer de l’intérieur, le débat est ouvert. Mais vouloir faire le forcing, à dénigrer sans fondement, à marcher sur les textes de la République, là ce sont des lignes rouges et là on ne peut pas accepter. Les critiques constructives, nous les prenons pour des actions, des défis à pouvoir changer la donne. Maintenant, là où le bât blesse, c’est que vous avez une opposition de circonstances, une opposition de communiqués. Elle n’a aucune contre-proposition concrète où on vous dit, voilà, dans le cadre de la gestion de l’éducation, tel objet, nous pensons que ce n’est pas dans la bonne direction et telle est notre proposition, nous faisons pour que ça change. Nos opposants n’ont aucun projet de société. Lorsqu’ils analysent et qu’ils font des communiqués et qu’ils vont en espérant que ce soit écouté pour seulement être appelés, je suis désolé, nous ne sommes pas le parti qui appelle les gens pour leur dire, calmez-vous et on va vous positionner. Si certains pensent que c’est comme ça, la démocratie, ils se trompent. Sortez-moi les partis qui ont un programme défini, qui ont partagé pour dire voici notre programme. Donc, je crois qu’il faut un changement de paradigme pour une responsabilisation de ceux qui se disent opposants. Moi, ces opposants qui utilisent les jeunes, je les vois comme des gens qui, en réalité, sont presque les mêmes que ceux qui prennent les armes. Parce que c’est la même chose. C’est le même résultat au final. C’est argument contre argument que nous voulons.

Quel est votre commentaire par rapport à la condamnation du syndicaliste Faustin Djimoudouel et de l’opposant Succès Masra ? Ce dernier a été arrêté nuitamment, sans respect de la procédure et en l’absence de l’urgence…

En tant que secrétaire général du parti, je suis un citoyen et le principe de la démocratie, c’est de dire qu’il faut laisser les juges juger. Si vous dites que l’arrestation est inopportune sans avoir le fond du dossier, ça veut dire que vous faites un porte-à-porte pour désinformer, alors que la loi est claire. L’urgence, il faut être dans le dossier pour savoir. Sur le feuilleton Masra, l’État a ce droit de réserve qui fait qu’il ne communique pas tout. Tous les éléments d’urgence n’ont pas été communiqués. J’espère qu’un jour, ils le seront. Parce que ça va démontrer les connivences et les raisons qui justifient qu’il fallait intervenir afin de préserver la sécurité. Parce que certaines personnalités, et donc Masra, je ne veux pas m’en cacher, quand sur des lives, vous appelez à une révolte populaire, aux armes citoyens, vous sortez de tout principe légal quand vous faites ça ! Et après, vous dites que c’est inopportun ? Non ! Aujourd’hui, vous avez des partis d’opposition qui restent dans la légalité, qui insultent y compris le président de la République, ils ne sont pas arrêtés. Mais lorsque vous vous battez pendant 3 à 4 ans, vous allez aux élections que vous perdez, et que votre dernier salut, c’est d’essayer seulement de faire des coups d’État ou des coups de révolte interne, alors je suis désolé, dans n’importe quel pays au monde, quelles que soient les libertés qui sont prises, on vous arrête.  Aujourd’hui, on ne parle plus du 20 octobre alors que des Premiers ministres se sont vus attaqués dans leur maison. Le président de l’Assemblée d’alors s’est fait attaquer dans sa maison pour être tué. Les policiers, les commissariats ont été attaqués et on veut qu’on dise que c’est une manifestation. Alors, lorsqu’on a vécu le 20 octobre, on ne peut pas permettre un second épisode sans pouvoir protéger les gens qui vont quotidiennement à leurs occupations, de ne pas prendre des précautions. Ça, il faut que tous les Tchadiens puissent comprendre et c’est le rôle fondamental de la presse. Malheureusement, nous avons une presse politisée qui ne voit que d’un côté. Aujourd’hui, sur les réseaux sociaux, vous avez beaucoup de jeunes qui sont instrumentalisés, qui sont payés pour faire passer un certain nombre de messages que parfois eux-mêmes ne comprennent. Et donc nous, on en appelle à la justice

La démocratie, c’est d’abord l’alternance politique. En 36 ans, le Tchad n’a connu que deux personnalités avec des mandats fleuves. Après la mort du maréchal Idriss Déby et la succession de son fils, certains citoyens et observateurs dénoncent la continuité d’un pouvoir familial, une dynastie. Quelle lecture faites-vous de ces critiques ?

Effectivement, c’est une question posée par un journal qui se veut indépendant et qui se rapproche de la vérité. S’il faut se rapprocher de la vérité, il faut aller dans le vrai sens des termes. Lorsque, dans votre introduction, vous dites que la démocratie c’est d’abord l’alternance politique, ça veut dire déjà que vous bafouillez le principe même de la démocratie. La démocratie, c’est le principe de pouvoir gagner les élections pour être dans la gestion du pouvoir ; c’est la liberté d’aller-venir. Et la démocratie, c’est un territoire où s’exerce cette liberté et ce pouvoir, avec la séparation des pouvoirs. Ça, ce sont les principes fondamentaux de la démocratie. Comment est-ce qu’on peut la réduire à une alternance ? Ça voudrait dire qu’Angela Merkel, qui a vécu pendant 16 ans, il n’y a pas de démocratie en Allemagne ? Non, je crois qu’il faut l’enseigner, informer notre population du réel pour ne pas les induire en erreur. La démocratie, c’est le vote. S’il n’y a pas de vote, il n’y a pas de démocratie. C’est ça d’abord le principe cardinal. Maintenant, dans l’exercice de la démocratie, il peut y avoir des erreurs. Et la démocratie, c’est aussi l’apprentissage. Je voudrais juste vous dire qu’en 1789, quand il y a eu la révolution française, laquelle avait mis les prémices de la démocratie, quelques décennies après, ils sont revenus à la monarchie. Donc, il aura fallu presque deux siècles pour y revenir. Je voudrais juste vous dire qu’après 200 ans d’exercice aux États-unis, il y a eu des trébuchements, où les gens remettent en cause la gouvernance. Mais c’est ça le principe démocratique. Donc nous, nous n’avons que 36 ans d’exercice de la démocratie. Nous sommes partis d’un seul parti politique à 336 partis politiques aujourd’hui. Avec cette pluralité de partis politiques, le Mps ne peut que se réjouir. Tous ceux-là ont vocation à gagner les élections. Mais nous avons une mauvaise compréhension de la démocratie. Quand je ne gagne pas, alors j’agis contre. On voit dans tous les pays du monde le perdant appelant le vainqueur pour le féliciter. Chez nous, ce sont des insultes, des accusations de tricheries. Je crois que c’est ce paradigme qu’il fallait qu’on ré-enseigne aux gens.

Sur la question de la gestion du pays par deux personnes en 36 ans, je suis désolé. Un chef d’État a un programme politique et il assure la gestion globale du pays. Ce sont les premiers ministres, les ministres, les directeurs, les secrétaires généraux, les gouverneurs qui gèrent les choses concrètement. Depuis 1990, nous avons connu une vingtaine de premiers ministres venus de presque d’une dizaine de provinces. Les sept provinces du Sud ont toutes eu leurs premiers ministres, parfois à reprises. Je vais vous donner l’exemple du gouvernement d’aujourd’hui qui a été réaménagé. Vous avez une dizaine de partis politiques autour du Mps qui sont là. En dehors de ça, vous avez des ex-politico-militaires qui sont inclus. Le Tchad a choisi la vision de l’inclusion pour que tout le monde participe. En faisant même parfois entorse à la démocratie, parce que le principe, c’est que quand vous gagnez les élections, vous gérez seul. Mais nous, on ne gère pas seul pour éviter la marginalisation. Je vous donne l’exemple des États-unis d’Amérique. Quand un président américain est élu, non seulement il met son système à lui seul, mais toute l’administration change, y compris les chefs de divisions, chefs de services. Est-ce que c’est une dictature ? Est-ce qu’on va dire que le président Trump n’est pas démocrate et qu’il joue seul ? Je crois que sur ça, il faut d’abord juger les faits. Le président de la République, Mahamat Idriss Déby Itno est venu dans un contexte particulier suite au décès au champ d’honneur du président. À l’époque, il y avait un consensus. Les opposants de 30 ans ont dit “oui, nous, nous sommes prêts”. Tous !  Que ce soit Succès Masra ou Saleh Kebzabo, tous ont répondu favorablement. Les ex-politico-militaires aussi ont dit être prêts, s’il y a une main tendue. Et quelques mois après, à Doha au Qatar, une cinquantaine de mouvements politico-militaires sont venus et qui aujourd’hui sont à l’Assemblée, au Sénat, au niveau du gouvernement, des gouvernorats. Alors, qu’est-ce qu’on veut de plus que ça ? Une gestion inclusive du pouvoir ! Malgré que nous ayons gagné au niveau du Mps, on partage. C’est une gestion du pays et elle est ce qu’elle est. Le président Mahamat n’est pas celui qui fait l’action. Par exemple, la question de l’électricité dans les foyers. Aujourd’hui, c’est un ministre de l’Union nationale pour le développement et le renouveau qui est là depuis trois ans, cumulant l’énergie et l’eau. Il a les moyens. Donc, le chef de l’État, il est élu. Il a des gens nommés qui l’aident à mettre en place sa vision. En réalité, c’est tout le Tchad qui gère le pays. Si nous aurons mal, alors c’est que nous tous nous seront comptables et nous devons revoir nos modalités de gestion pour pouvoir aider. Mais ce n’est pas une question de dire qu’il y a tel ou tel qui est resté longtemps ou pas. Ça, ce ne sont pas des éléments qui empêchent le développement.

De nombreux premiers ministres affirment n’avoir jamais disposé de pleine liberté d’action…

Ah, mais écoutez : la main libre, c’est quoi ? Un premier ministre a presque 300 à 400 personnes dans son cabinet. Il désigne, ne serait-ce que dans son cabinet en toute liberté. Il est sur le terrain et c’est lui qui va au parlement pour proposer son programme politique. C’est lui qui est évalué sur ça. Quelle main libre veulent-ils avoir ? Ils sont nommés. Moi, je nomme quelqu’un qui ne me donne pas de résultat, je le change. Ils n’ont pas de mandat. La seule personne qui est comptable, c’est celui qui a un mandat et c’est le président de la République. Donc, main libre ou pas, c’est un choix. Ce sont des propositions qui sont faites.Voulez-vous être notre premier ministre, même si vous êtes de l’opposition ?” Ils ont dit “oui”. Et ils ont fait ce qu’ils ont fait. Et voici les résultats q’on a.

La démocratie est aussi associée au développement. Malgré les 36 années de gouvernance, beaucoup de tchadiens perçoivent un retard important sur plusieurs indicateurs sociaux et économiques. Comment expliquez-vous ce décalage entre la gouvernance que votre parti prône et les réalités ?

Comme je l’avais dit tout à l’heure, en 1990, il a fallu tout recommencer. Et aujourd’hui, dire qu’on n’a pas fait le décollage économique, effectivement, c’est une réalité. Dire qu’il n’y a aucun développement, c’est une fausseté. Il y a des explications au retard. D’abord, le niveau économique et les potentialités économiques du Tchad. Sur les 15 premières années, dès 1990, le Tchad n’avait aucune ressource. Les premières ressources n’ont été faites d’il y a une vingtaine d’années, avec le pétrole.  Ce dernier fait à peine 100 000 barils/jour. Vous avez ici à côté la Libye qui fait 2 millions de barils par jour, le Nigeria qui fait des millions de barils par jour. Notre pétrole est déjà infime. Il faut d’abord le savoir. Ensuite, grâce à ce pétrole, il y a eu quand même des éléments qui ont changé positivement. Aujourd’hui, quand vous voyez l’évolution du budget de l’État, de 1990 jusqu’aujourd’hui, nous avons mis au moins, au bas mot, par 10. Nous sommes à plus de 2000 milliards maintenant. Nous étions quasiment à 200 milliards. Ça veut dire qu’il y a une masse salariale qui a explosé, qu’il y a eu des écoles, des centres de santé, des universités qui ont été construits. Mais avec tout ça, il faut aussi construire la main d’œuvre, le capital humain sur lequel il y a encore beaucoup d’efforts à faire. Ça, il faut le reconnaître. Et je crois qu’on ne développe pas un pays en 36 ans. Il faut du temps pour la construction d’un pays. L’Europe, l’Amérique, l’Asie, elles ont été construites sur plusieurs siècles.  L’autre élément, c’est la question de la paix. Le nombre d’incursions armées que nous avons eues en transition est innombrable. Je voudrais citer récemment la colonne de 500 véhicules qui est venue jusqu’à Mao (Kanem) et qui a tué des centaines de personnes. Lorsque vous devez vous défendre, mettre l’argent dans la défense, dans la sécurité, … parce que sans défense, il n’y a pas de développement. Vous avez vu en 2008 où toutes les archives du Tchad ont été brûlées. Il fallait tout recommencer. Aujourd’hui, le Tchad malgré ses défaillances, préfère rester le Tchad qu’être le Soudan ou la Libye où même les populations fuient leurs pays parce qu’ils n’ont plus de maison. Donc, malgré tout, je crois que la question de la base du développement, c’est d’abord la paix. Et il y a eu énormément d’efforts qui ont été faits, malgré que nous sommes dans un îlot d’insécurité, avec le Nigeria ici, le Soudan, la Libye, la RCA avec toutes les difficultés, nous pouvons dire, par la grâce de Dieu et par des actions des guerriers tchadiens, nous avons pu maintenir cette paix.  Maintenant, on doit aller vers l’action de développement encore plus renforcée. Pour le véritable décollage du Tchad, il faut que tous les citoyens tournent le dos aux querelles inutiles. Je vous concède qu’on n’a pas pu faire tout ce qu’on voulait. Je vous concède que le Mps n’a pas agi seul mais maintenant, il faut voir de façon sereine, pour voir qu’est-ce qu’on peut faire pour voir les changements à opérer pour que maintenant ce développement puisse véritablement permettre d’être encore plus impulsé dans le cadre de la volonté des populations, pas seulement d’un parti, mais pour la nation. C’est ce que nous venons de lancer avec ce premier mandat post-transition. Tenez, les jours à venir vous diront plus sur le développement.

À propos des rebellions, les protagonistes dénoncent l’exclusion dans la gestion des affaires publiques…

Malheureusement, ils ont tort. Lorsque vous prenez les armes, pas pour un idéal, mais pour un intérêt personnel, comme vous venez de le dire, où on se sent marginalisés, ça veut dire déjà qu’on est contre la démocratie. Ça veut dire qu’on veut revenir à un système où on prend le pouvoir uniquement par les armes. Le Mps a toujours combattu cela et nous ne voulons être ni le Soudan, ni la Libye. Sur cela, ils ont tort et ceux qui ont déposé les armes et qui sont rentrés ont raison. Parce que 10 ou 15 ans en exil, c’est perdre sa vie et lutter contre votre nation, c’est un crime. Les rebellions au Tchad, c’est un abus de langage. C’est plutôt du mercenariat. On sait qu’il y a des puissances étrangères derrière eux, qui les équipent, qui les financent pour venir essayer de pouvoir aider ces puissances-là. Donc, ce n’est même plus son intérêt personnel. Ça veut dire qu’à un moment donné, si ces intérêts sont à l’encontre de ces puissances qui les ont placées, ils vont encore créer d’autres rébellions pour lutter contre. C’est vraiment le serpent qui se mord la queue et c’est pour ça qu’il y a cette main tendue du président de la République pour essayer de changer la donne à ce niveau-là. Pour que tous les Tchadiens mettent toutes leurs intelligences en commun pour construire ce pays.

La politisation de l’administration, parlons-en. Quelle est votre lecture par rapport à ce fléau qui prend des proportions inquiétantes ?

La politisation de l’administration en réalité, notre politique c’est de dire que vous avez des élus qui ont une couleur politique, vous avez des membres dans le gouvernement. Pour tout le reste, les postes doivent être techniques. Personnellement, mon avis, c’est de dire même qu’il faut éviter la régionalisation des postes. Parce que si vous êtes du département de Bedjondo et que vous avez dix personnes de Bedjondo qui peuvent se faire sortir d’un secteur clé, il faut qu’ils s’en sortent. À titre indicatif, hier au niveau du débat de l’Assemblée, je le regrette et je le condamne, même ceux du Mps, lorsqu’ils prennent la parole, ne parlent que de leur canton, de leur village, … Le mandat impératif est pourtant interdit par notre Constitution. Vous n’êtes pas l’élu d’un département mais de la nation. Ces élus doivent mettre l’intérêt général au-delà de toute autorité et je trouve dommage qu’un ministre soit interpellé pour dire “ma route, ma maison, ma famille”, etc. Parce que là, ce n’est plus un débat national. C’est un débat communautaire. Et ça, j’aimerais m’en offusquer et j’aurai l’occasion de dire à ceux qui dépendent de moi et que cette vision va être enterrée. La politisation de l’administration, conformément à notre Constitution, est strictement interdite et la position du Mps s’inscrit dans cette logique. Ceux qui sont victimes d’une quelconque politisation au sein de l’administration publique peuvent faire entendre leurs voix en estant en justice ou en saisissant le Conseil constitutionnel. Malheureusement, certains de nos compatriotes méconnaissent leurs droits et dans ce cas, ça profite toujours aux bourreaux.

Dans le secteur éducatif, des analystes évoquent une régression de niveau, pire que celui des années 80 où l’éducation tchadienne était jugée compétitive à l’international. Comment avons-nous connu cette régression au lieu d’avancer et quelle est la place de l’éducation dans les arcanes de décision du Mps ?

D’abord je voudrais faire une mise au point. Déjà, je remarque que la plupart de vos questions par rapport aux personnes avisées, c’est souvent une vision malheureusement du verre à moitié vide, et non pas de l’autre côté. Je les déplore, parce que pour moi, l4esprit journalistique c’est aussi de l’équilibre, c’est aussi d’aller vers les autres qui peuvent aussi penser qu’il y a du mieux. En tout cas, sur la question de l’éducation, il y a un certain nombre de constats qu’il faille regarder en face. Notre école est malade, ça c’est évident. Et quand l’école est malade, ce n’est pas un système politique qu’il faut mettre en cause. Je crois que c’est la nation qu’il faut mettre au travail. Autrement dit, les parents, les enseignants, l’État et aussi nos partenaires. Tous les acteurs du système éducatif, il faut pouvoir les mettre en cause. Nous avons, sur les 30 ans, mis les conditions pour des luttes syndicales pour que l’enseignant, au niveau de toute la zone Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cémac), soit le mieux payé. Au Tchad, nous avons aussi, à outrance, une privatisation de l’école. Ça aussi, c’est une question cruciale que je dénonce. Quand vous regardez aujourd’hui nos écoles, c’est d’abord le système éducatif privé qui domine. Ce système éducatif privé est géré par les enseignants du public qui ont été formés par l’État. Et donc le besoin en termes de personnel est réel. Nous avons besoin d’énormément d’écoles. Parce que nous faisons plus de naissances que d’écoles. En un an, vous avez des milliers d’enfants qui naissent, mais construire une école, ça demande des années. Là, il y a une question de planification qu’il faut essayer de corriger. Nous sommes l’un des pays qui faisons le plus d’enfants au monde, alors ça nécessite que l’école soit placée au haut niveau et je crois que c’est un des éléments qui nous interpellent. Comme dans toute nation, le Mps en a conscience, notre développement c’est d’abord le capital humain, c’est d’abord l’éducation. Quand vous voyez le rang dans lequel on met l’éducation, comme ministère d’État, c’est la volonté de dire qu’il faut laisser la place à tout le monde pour la redorer. Donc, il y a la volonté mais quelque part, ce sont des gens qui voient le verre à moitié vide, qui sont au-devant sur ces questions fondamentales. C’est pour dire que nous regardons en face un certain nombre d’éléments, et que ce n’est pas une question qui est politique. Si c’était politique, ce serait le Mps qui serait dans les deux secteurs. Aujourd’hui, ce n’est pas le Mps (en référence aux ministres en charge de l’Éducation nationale et celui de l’Enseignement supérieur nouvellement nommés qui relèvent d’autres mouvances). Mais le Mps accompagne le processus pour essayer de changer la donne sur le système éducatif dans notre pays, en termes d’infrastructure, de renforcement du rôle de l’enseignant, de la qualité de l’enseignement, et surtout de l’orientation scolaire. L’autre plus grand problème : est-ce que l’orientation scolaire aujourd’hui au Tchad est suffisante pour les emplois de demain ? Non. On va beau former les gens mais si jamais ça ne correspond pas à de l’intelligence artificielle, à la technologie, à l’informatisation, à l’ingénierie dont on a besoin, ce que nous perdons notre temps. Nous avons aujourd’hui près du deux tiers qui sont des littéraires. Alors la faute est à qui ? Elle n’est pas seulement à l’État, elle n’est pas seulement au Mps. Nous, parents, comment est-ce qu’on ne peut pas orienter nos enfants ? C’est une question qui doit se poser à chaque parent. On ne peut pas tous être des sociologues, des historiens ou des journalistes. Je crois qu’il y a toute une révolution. Dans le cadre du système éducatif, plus de 35 à 40 % du budget de l’État y va. Il faut peut-être qu’à ce niveau, qu’il y ait un changement de paradigme pour que tout le monde s’engage pour un changement au niveau du système éducatif.

Comment justifiez-vous les carences dans le domaine sanitaire ?

Là aussi, il y a une explosion. Le dernier recrutement qu’il y a eu dans ce pays, c’est dans le cadre de la santé. J’ai été ministre de la Santé entre 2017-2019 quand on est parti chercher près de 200 médecins de Cuba. Formés 8 ans durant par le Tchad au frais du Tchad. Donc, le Tchad met les moyens en termes de ressources humaines. Il y a la construction des centres de santé qui a un budget important. A l’époque, nous avions seulement un seul hôpital qu’est l’Hôpital général de référence nationale. Nous en avons maintenant cinq qui sont devenus des Centres hospitaliers universitaires à N’Djaména. Nous avons des hôpitaux provinciaux dans chaque province. L’ambition c’est de le faire dans chaque département aussi, avec des centres de district. Je crois que c’est une politique qui demande aussi énormément de moyens et de temps. Nous avons un pays vaste, avec près de 500 communes. Imaginez construire un centre de santé dans chaque commune. Même le budget du Tchad sur 10 ans ne suffirait pas. Donc on fait la politique avec nos moyens de bord et aussi de l’évolution en fonction du temps. Comme pour la question de l’éducation, il y a énormément de progrès même si des défaillances sont aussi présentes. Dans la répartition des ressources humaines, dans la couverture santé universelle, dans la mise à disposition du médicament, etc. Maintenant il y a des pharmacies partout. Avant c’était uniquement des pharmacies de la rue. Là il y a de plus en plus de cela. Nous avons également la question de la qualité des soins, des progrès importants qui ont été faits. Même si nous avons encore des évacuations, disons que le taux a chuté. Et ça, je crois que c’est une avancée majeure qu’il faille renforcer et il faut penser à dépolitiser ces questions qui sont sociétales pour qu’il y ait des évolutions, des évaluations qui soient normées, qui soient proposées pour pouvoir changer la donne dans ce domaine. Ce ministère reste toujours un secteur prioritaire. Le dernier hôpital construit est celui de Laï. Nous avons également le programme de vaccination qui permet à ce que la question de poliomyélite puisse être contrôlée. Nous avons fait des avancées importantes dans le cadre de la lutte contre le Vih/Sida avec la prise en charge gratuite. Vous avez aujourd’hui des centaines de Tchadiens qui sont suivis pour des problèmes d’insuffisance rénale dans leur pays alors qu’il y a encore une quinzaine d’années, dès que vous avez un problème de rein, soit vous mourrez, soit vous partez à l’étranger. Il y a des avancées notables qu’il faut reconnaître. Elles sont insuffisantes, oui, parce que les besoins sont considérables. Mais il y a des avancées qu’il faut reconnaître à ce niveau-là dans le cadre de l’évolution de ce secteur clé. Pour les besoins fondamentaux de base, est-ce qu’il y a encore des besoins ? La population a explosé, comme je l’avais dit. Le Tchad reçoit en outre près de 2 millions de réfugiés. Ils sont aussi là, ils sont pour la plupart à nos charges. Le Tchad, malgré les difficultés, arrive à nourrir sa population. Aujourd’hui, à Pala, il y a un excédent de maïs.

Monsieur le secrétaire général, quels sont les idéaux du Mps sur le plan de la corruption d’autant plus que vos militants sont perçus en première ligne ?

Ah, personnellement et au nom du parti, je condamne avec la plus grande énergie. C’est un message que je passe régulièrement à mes militants et je voudrais profiter de votre micro pour une fois de plus interpeller l’opinion nationale sur ce fléau qu’est la corruption. Ce fléau, ce n’est pas un petit problème car il nous touche à tous les niveaux : dans les rues, dans les services de base, au niveau des services de sécurité, des contrôles, etc. Je crois que là, il y a une vraie source nationale parce que c’est l’enjeu du développement qui est la base de la lutte contre la corruption. Donc, avec toute la dernière énergie, le Mps, par ma voix, condamne tous ces faits d’où qu’ils viennent et en appelle vraiment à une fermeté. Et le chef de l’État y tient. Il l’a encore rappelé il y a quelques jours devant les imams pour dire que celui qui favorise la corruption combat le peuple. Je crois qu’il n’y a pas plus fort qu’on le sache. C’est maintenant à nous de relier dans les exercices politiques, dans le suivi et moi, personnellement, je ne défendrai jamais quelqu’un qui est dans la corruption.

Est-ce qu’il ne faille pas instaurer des mesures très coercitives pour empêcher ce fléau-là plutôt que de continuer à faire des sensibilisations ?

Oui, c’est l’action qu’il faut maintenant. Je pense que le temps de la sensibilisation est révolu. Donc l’Autorité indépendante de lutte contre la corruption doit être efficace. Mais l’Ailc ne peut faire qu’une partie. La vraie politique, c’est au niveau du renforcement dans le cadre de la conscience des gens, dans le cadre du suivi, des déclarations des hauts cadres, dans le cadre du système éducatif où on doit dire à nos enfants que lorsque vous acceptez la corruption, vous êtes en train de ruiner votre pays. Il faut donc repenser notre programme pédagogique en renforçant l’éducation citoyenne.

Pour finir, je dirai qu’avec ce bilan en demi-teinte, il est tant d’enterrer la haine et que chaque citoyen tchadien se mette au travail et ait l’esprit de défendre son pays. En répondant aux intérêts nationaux, chacun y trouvera sûrement ses intérêts. Le sentiment de fierté nationale a pris un coup. Et c’est ça qu’on doit pouvoir valoriser pour que vraiment le sentiment national soit au-delà de tous les sentiments communautaristes.

Interview réalisée par Lissoubo Olivier Hinhoulné

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