Le chef-lieu de la province du Mayo-Kebbi Est (Bongor) a accueilli du 7 au 11 avril la 10ème édition du Festival international des arts et de la culture Massa (Tokna Massana), sous le thème : “Promouvoir et protéger le patrimoine Massa : un défi culturel et économique”.


10 avril, 7 h 30 mn. Les festivaliers, majoritairement bâton en main, symbole identitaire culturelle du pays Massa, débouchent de part et d’autre au village du festival installé à la place de la nation. Ils sont suivis des notables et leurs sujets venus des cantons Massa, des groupes de danses, des délégations ministérielles des deux pays (Tchad et Cameroun), des exposant(e)s, etc. Tous se sont retrouvés sur le site du festival pour vivre la 10ème édition. L’arrivée du Premier ministre du Tchad, Allah-Maye Halina annonce le début de la cérémonie. Exécution des hymnes (Tchad, Cameroun) et celui du festival entonnés en langue massa par les groupes de jeunes, repris en chœur par l’assemblée. Les drapeaux et drapelets des deux pays flotillent entre les mains.

Place aux discours. D’abord le mot de bienvenue du maire de la ville de Bongor, Ngargam Walana Joseph. Il est suivi par le délégué général du gouvernement auprès de la province du Mayo-Kebbi Est, Goukouni Sidim. Le décor est ainsi planté pour le lancement officiel de cette 10ème édition du festival Tokna Massana qui a débuté ce 7 avril par les conférences et formations.


Pour le président de la Commission de supervision générale du Tokna Massana, Routouang Mohamed Ndonga Christian, le Tokna Massana n’est pas un simple rassemblement festif mais une histoire vivante. C’est autour d’une volonté commune des Massas du Tchad et du Cameroun, qu’est né en 2003 ce festival afin d’incarner une vision commune : “celle d’un peuple qui refuse l’oubli. Un peuple qui refuse la disparition de son âme. Un peuple qui choisit de se lever pour dire : nous sommes là, et nous resterons là, avec nos réelles valeurs, nos savoir-faire et savoir-être dans le but de renforcer la cohésion sociale et changer les perceptions peu luisantes à son endroit. Au-delà des frontières, au-delà des différences, au-delà du temps, de Yagoua à Bongor, du Tchad au Cameroun, jusqu’à la diaspora, une seule voix s’élève : deux pays, un peuple, une culture”. Routouang Christian ajoute qu’au-delà des danses, chants, parures et festivités, le Tokna Massana est un acte de résistance culturelle, une réponse à l’érosion des valeurs, une lutte farouche contre les fléaux (alcoolisme, violence faite aux femmes, vol, conflits socioculturels, etc.), qui détruisent la communauté. Tokna Massana est un rempart contre l’oubli, contre le mépris.

Le secrétaire général du ministère camerounais des Arts et de la culture, Nkéré Jacques Blaise a, à son tour, rappelé l’inscription de la 10e édition de Tokna Massana dans la problématique de la cohésion sociale et du développement durable des deux pays. Un festival communautaire est avant tout un moment privilégié pour une entité socioculturelle de se ressourcer dans un héritage historique et culturel, de mettre en relief la richesse et la vitalité de sa culture, de consolider sa cohésion, de s’offrir au reste du monde à travers les passerelles du dialogue et de jeter les jalons d’un avenir collectivement prospère, relève-t-il. “Le festival Tokna Massana dont la longue histoire et le niveau des célébrations ont façonné la réputation, est à la fois une tribune privilégiée de valorisation de la richesse et de la diversité culturelle de ce peuple dynamique, mais, aussi un levier de cohésion sociale, de dialogue interculturel et de développement durable. Je saisis cette occasion pour saluer la forte présence des autorités traditionnelles, gardiennes de nos us et coutumes qui œuvrent inlassablement à leur transmission aux générations futures. Elle est également un biennal exemplaire de coopération culturelle entre le Cameroun et le Tchad”.

En réaffirmant l’engagement du gouvernement à œuvrer pour la reconnaissance officielle du Festival Tokna Massana au patrimoine culturel national du Tchad, le ministre du Développement touristique, de la culture et de l’artisanat, Abakar Rozi Teguil, promet l’inscription annuelle d’une ligne budgétaire dédiée à la sauvegarde du patrimoine matériel et immatériel, destinée à inventorier, documenter et transmettre les traditions ; la création d’un Fonds national de soutien aux festivals et aux industries culturelles, afin d’accompagner durablement les grandes manifestations culturelles nationales ; le lancement de partenariats public-privé et d’appels à projets, associant opérateurs économiques, diaspora et partenaires techniques et le déploiement d’un programme national de formation aux métiers de la culture, afin de faire émerger une nouvelle génération d’entrepreneurs culturels.

Au nom du président de la République du Tchad, le Premier ministre Allah-Maye Halina a félicité l’organisation du festival Tokna Massana. Il rappelle que l’inscription en décembre 2025 à New Delhi, en Inde, du Guruna sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, est une consécration internationale majeure et une reconnaissance de l’excellence du patrimoine culturel partagé entre le Tchad et le Cameroun. “À travers cette inscription, ce n’est pas seulement une pratique culturelle qui est mise en avant, c’est tout un ensemble de valeurs et de mémoire vivante qui accède à une reconnaissance internationale brisée. Cette reconnaissance prend une dimension plus forte lorsqu’elle nous rappelle une évidence, celle du lien entre les peuples. Car le peuple Massa ne connaît pas de frontières. Il est à la fois tchadien et camerounais, unis par une même culture et de même valeur largement partagée”, précise-t-il.

La présentation du Guruna géant, la démonstration du gurna tupuri, suivies des sorties des initiés et des différents groupes constitués, ont rajouté un plus à cette célébration. Sur les 24 projets retenus pour le Tokna business challenge, qui est une innovation de cette édition, 5 ont été retenus et financés par la coordination du festival.

Peldetta Miriam Bourmassou est la nouvelle Reine du Logone lors du festival. A l’issue de l’organisation de la 10e édition du Tokna Massana, le Tchad passe le témoin au Cameroun.
Les recommandations du festival

Les participants aux états généraux du Tokna Massana recommandent :
- Sur le plan de l’identité et de la transmission et rites
- Procéder au recensement, au catalogage et à l’enseignement des rites essentiels, notamment ceux liés aux rites de passage et rites agraires ;
- Affermir et vulgariser le code de conduite Massa afin de renforcer la cohésion sociale et la sagesse communautaire ;
- Renforcer la tenue des états généraux en trois jours, trois thèmes.
- Organiser les états généraux de labada.
- Sur le plan de la gouvernance traditionnelle
- Restaurer le prestige des chefs traditionnels en leur accordant les honneurs dus à leur rang ;
- Prioriser la résolution des conflits internes par l’entremise des chefs traditionnels, tout en invitant ces derniers à faire preuve de justice et de respectabilité.
- Sur le plan de l’éducation et du développement social
- Intensifier la sensibilisation à la scolarisation de tous les enfants, avec un accent particulier sur l’éducation des jeunes filles ;
- Accompagner les jeunes entrepreneurs et former les artistes locaux aux outils numériques pour moderniser leur art ;
- Rendre obligatoire l’usage de la langue Massa au sein des foyers et intégrer son enseignement dans l’éducation des enfants ;
- Sur le plan de l’économie culturelle et du rayonnement technologique
- Identifier et exploiter les éléments du patrimoine susceptibles de générer des revenus (artisanat, marques “Massa”, etc.) ;
- Organiser et promouvoir des championnats de lutte traditionnelle dans l’ensemble des cantons ;
- Mettre en place des mécanismes formels pour protéger et diversifier les ressources économiques de la communauté ;
- Vulgariser la culture et la sagesse Massa par des plateformes numériques.
- Sur le plan de l’agriculture et de d’élevage
- Procéder à l’inventaire et à la consignation formelle de la culture Massa dans des ouvrages de référence afin d’en assurer la transmission aux générations futures ;
- Engager des démarches auprès de la Fao pour l’obtention de labels de protection et de qualité pour les variantes locales de graines de mil et pour la race de vache massa ;
- Créer un centre de sauvegarde de la race bovine massa ;
- Instituer des prix d’excellence pour récompenser annuellement les meilleurs acteurs des filières rurales : agriculteurs, éleveurs, pêcheurs et chasseurs ;
- Favoriser la création de coopératives structurées pour mutualiser les ressources et améliorer les revenus des producteurs ;
- Veiller au respect strict des couloirs de transhumance afin de garantir une cohabitation pacifique entre agriculteurs et éleveurs et d’éviter les tensions liées à l’usage des terres ;
- Déployer des pharmacies villageoises pour assurer une disponibilité permanente des médicaments essentiels et des soins de premier recours au sein des communautés ;
- Primer les meilleurs éleveurs de la race bovine massa.
