La Banque mondiale dresse, dans sa nouvelle note sur la situation économique du Tchad, un état des lieux contrasté de l’économie nationale. Publié en avril 2026, le document relève une croissance qui demeure solide, portée notamment par les activités non pétrolières, mais pointe également la persistance de contraintes qui freinent l’investissement, l’emploi et le développement du secteur privé. La note s’intéresse particulièrement aux petites et moyennes entreprises, alors que l’informalité, l’accès limité au financement, les insuffisances en matière de compétences et les difficultés liées à l’environnement des affaires continuent de peser sur leur capacité à créer des emplois.
Au Tchad, la croissance reprend des couleurs. Selon la Banque mondiale, l’économie tchadienne a enregistré une amélioration notable de son activité en 2025, portée notamment par le secteur non pétrolier, autrefois mamelle nourricière du pays, marginalisé depuis quelques décennies déjà. L’agriculture, les services et certaines branches industrielles ont contribué à cette dynamique, alors que le secteur pétrolier a eu une contribution beaucoup plus limitée. Les finances publiques ont également connu une évolution favorable. Le rapport relève que le déficit budgétaire est passé de 2,1 % du PIB en 2024 à 1,6 % en 2025. Dans le même temps, les recettes publiques ont atteint 17,8 % du PIB, contre 16,7 % un an auparavant. Les dépenses ont représenté 19,4 % du PIB, en raison notamment de la progression des investissements publics. Ces indicateurs traduisent une amélioration de la situation macroéconomique. Ils ne disent toutefois pas tout de l’état de l’économie tchadienne. Car entre une courbe de croissance et le quotidien des ménages, il y a tout un fossé.
Timide recul de la pauvreté
Le taux de pauvreté a reculé de 1,9 point pour atteindre 40,7 % en 2025, d’après les données présentées dans la note. Cette évolution s’explique notamment par l’augmentation de la production céréalière, la baisse du prix des denrées alimentaires et une meilleure connexion des marchés. La production céréalière a progressé de 9,9 %, indique le document. Mais l’amélioration reste relative. Quelque 8,5 millions de personnes vivent encore dans l’extrême pauvreté et 1,9 million de personnes sont confrontées, à la fin de 2025, à une situation d’insécurité alimentaire critique ou pire. La baisse du taux de pauvreté constitue donc une évolution favorable, mais elle ne suffit pas à masquer l’ampleur du phénomène. Les disparités touchent également les femmes. Les chiffres du Forum économique mondial cités par la Banque mondiale placent le Tchad, en 2025, au 146e rang sur 148 pays dans l’Indice mondial de l’écart entre les sexes. L’accès des femmes à l’éducation, à la propriété foncière, aux services financiers et aux opportunités économiques demeure limité.
La jeunesse à l’épreuve du chômage
Le marché du travail reste l’un des points faibles de cette embellie économique. La note fait état de 37 % de jeunes âgés de 18 à 35 ans à la recherche active d’un emploi en 2025. Sur près de 10 000 demandeurs d’emploi enregistrés, seuls 1175 ont effectivement trouvé un emploi. Le problème dépasse toutefois la seule question du chômage. Le rapport estime que le marché du travail tchadien demeure largement dominé par l’informel, qui représente près de 97 % des emplois. Cette configuration traduit à la fois la faiblesse du secteur formel et la capacité de l’économie informelle à absorber une population active en progression. Elle laisse surtout une grande partie des travailleurs en dehors des mécanismes classiques de protection sociale, de financement et de sécurisation de l’emploi. La croissance devra donc encore faire ses preuves sur le marché du travail.
Les Mpme toujours à la porte des banques
Le financement constitue un autre point de tension. Les micro, petites et moyennes entreprises (Mpme) tchadiennes font face à un déficit de financement estimé à 22 % du PIB, soit environ 1,5 milliard de dollars. La Banque mondiale souligne ainsi l’ampleur du manque de ressources auquel ces entreprises restent confrontées. Seulement 2,6 % des entreprises déclarent utiliser le crédit bancaire pour financer leur fonds de roulement, contre 20 % en Afrique subsaharienne. Le recours à l’autofinancement reste, de loin, la principale solution. Les entreprises doivent également composer avec une offre bancaire encore peu adaptée à leurs besoins et à la structure de l’économie. La situation est particulièrement frappante dans l’agriculture. Le secteur emploie plus de la moitié de la population et contribue à 37,7 % du PIB, mais ne reçoit que 5,2 % des crédits bancaires. Le contraste est difficile à ignorer. Le secteur qui fait vivre la majorité de la population demeure l’un de ceux qui accèdent le moins au crédit.
Une économie encore très attachée aux espèces
La faiblesse du financement s’accompagne d’un retard dans la diffusion des services financiers numériques. Les données disponibles dans le document montrent qu’en 2022, les transactions d’argent mobile ne représentaient que 0,03 % du PIB et que seulement 8 % des paiements étaient effectués électroniquement. Le coût des paiements électroniques était, lui, deux fois supérieur à la moyenne de l’Afrique subsaharienne. La couverture géographique du système financier reste également limitée. Les agences bancaires, les points de vente et les distributeurs sont concentrés dans les principaux centres urbains, laissant une partie importante du territoire à l’écart des services financiers modernes. Le développement du numérique financier ne dépend donc pas uniquement de l’adoption des technologies. Il suppose aussi des infrastructures, des coûts accessibles et une présence plus large des opérateurs sur le territoire.
“Tchad Connexion 2030” face au mur des réalités
Le Plan national de développement Tchad Connexion 2030 entend précisément répondre à une partie de ces contraintes. Le document présente ce plan comme une feuille de route visant à transformer le Tchad en une économie moderne, ouverte et compétitive, en s’appuyant sur quatre piliers : les infrastructures, le capital humain, la diversification économique et l’amélioration de l’environnement des affaires. Les objectifs sont élevés. D’ici à 2030, le plan vise une augmentation du PIB d’environ 60 % et la sortie de 2,5 millions de personnes de la pauvreté, avec un taux de pauvreté ramené de 45 % à 28 %. La trajectoire économique offre donc quelques motifs de satisfaction, mais les points de fragilité restent nombreux. La croissance progresse, tandis que le chômage des jeunes, l’informalité et l’accès au financement continuent de peser lourdement sur l’économie réelle. Pour 2026, la Banque mondiale prévoit néanmoins une poursuite de cette dynamique. Le PIB réel devrait progresser de 5,2 %, avec une croissance de l’activité non pétrolière estimée à 6 %. L’agriculture, les services et l’industrie non pétrolière devraient continuer à soutenir l’activité. La bataille économique se jouera donc moins sur le seul niveau de croissance que sur sa capacité à irriguer les secteurs qui emploient, produisent et entreprennent déjà au quotidien.
Lissoubo Olivier Hinhoulné
